L’AMOUR DU MOBILE (27/36)

s-l225Chapitre XXVII

 

Un labyrinthe infini

 

 

Roger Simons, Sur un air de cornemuse

 

« Il y avait une ombre de sourire sur ses lèvres

quand il se dirigea vers la porte pour sortir calmement de la pièce. »

 

Au bénéfice d’un ordre de perquisition, Thomas Roque et Briac Renaud se rendirent ensemble auprès du cabinet dirigé par Maître Pascal Reneval. Deux voitures de police avaient été commandées en sus du taxi que conduisait Alfredo Bacan. Clara Mélassier, en accord avec le juge d’instruction pénale, avait accepté sans trop de réticence l’idée de devoir procéder à une perquisition dans les locaux mêmes des bureaux de l’avocat. Dans un premier temps, elle avait même songé à se déplacer avec les membres de la Brigade criminelle. Une prudence de bon aloi s’était opposée à cette suggestion qu’elle s’était faite à elle-même.

 

Briac avait pris place sur le siège avant aux côtés d’Alfredo Bacan. Thomas était seul à l’arrière. Il repensait à cette enquête en forme de labyrinthe infini. Lorsque le mot labyrinthe lui vint pour définir la complexité des fils qui menaient à l’assassinat de Florence Olivier, il songeait dans le même temps à un article qu’il venait de lire dans un hebdomadaire. L’auteur, un brillant érudit, donneur de leçons à ses heures perdues, rappelait que le labyrinthe servait dans les civilisations anciennes à représenter l’acte sexuel. Et Thomas devait admettre que cette enquête avait un goût particulier. C’était une sorte de parcours initiatique dans lequel Lauane lui servait en quelque sorte de fil d’Ariane pour tenter de démêler une pelote incompréhensible dans ses nœuds divers. Thomas ne savait pas vraiment s’il voulait que cette enquête s’achève. Il avait comme l’intuition que la sortie du labyrinthe serait douloureuse, qu’il souffrirait mais qu’il serait libéré pour toujours lorsque la vérité l’atteindrait en plein visage.

 

L’immeuble qu’avait choisi Maître Pascal Reneval pour son étude était un bâtiment de trois étages en briques rouges situé dans les quartiers cossus de la ville. La clientèle de l’étude était toutefois diverse et étonnante. L’avocat recevait à la fois des hommes d’affaires, des femmes battues, des fervents du vol à la tire, des escrocs à la grande et à la petite semaine, des hommes cocus, des employées harcelées psychologiquement, des Maghrébins, des Arabes et des Juifs, des criminels et des innocents à sauver. La réputation de cet avocat n’était plus à faire. Maître Pascal Reneval savait aussi, croyait-il, manipuler les médias, plaire ou déplaire aux journalistes à sa convenance, mentir ou dire vrai selon son plaisir du moment, se moquer de ses confrères ou les flatter selon ses besoins, s’enrichir aux dépens de ses clients ou défendre une cause perdue pour quelques francs. Oser aujourd’hui s’immiscer à l’intérieur même de l’étude de cet homme finalement respectable signifiait pour Thomas prendre un risque énorme. S’il se trompait du tout au tout, si ses investigations ne menaient qu’au néant et au vide, si les causes du décès de Florence Olivier étaient tout à fait indépendantes des agissements de ce membre célèbre du barreau lyonnais, le retour de manivelle serait à la mesure du risque pris. Pourtant Thomas se sentait libre dans sa tête. Ne pas prendre ce risque eût été renoncer à ses yeux à sa fonction même de responsable de la Brigade criminelle de Lyon.

 

L’immeuble n’avait pas d’ascenseur. Thomas Roque et Briac Renaud précédèrent dans l’escalier leurs six autres collègues qui les accompagnaient. Il avait été décidé de procéder à une recherche systématique dans chaque pièce. Les policiers savaient déjà que Maître Pascal Reneval travaillait avec six collaborateurs et autant de secrétaires. Il venait également d’engager deux stagiaires. Le bureau avait, selon les renseignements obtenus, dix pièces et un grand secrétariat composé de meubles modernes et fonctionnels.

 

Devant la porte de l’étude, Thomas suivit les instructions mentionnées à l’intention des clients : « Entrez sans frapper ». La secrétaire principale, une femme d’une cinquantaine d’années qui affichait avec fierté une chevelure grise abondante, comprit à l’instant même qu’il se passait quelque chose de grave.

 

–        Bonjour, Madame. Pourrais-je parler à Maître Pascal Reneval ?

 

–        A quel sujet, s’il vous plaît ?

 

–        Dites-lui simplement que Thomas Roque, de la Brigade criminelle, est dans l’obligation de lui parler.

 

–        Attendez un instant. Je vais voir s’il peut vous recevoir.

 

–        Je crois, Madame, que vous devez lui dire qu’il est dans l’obligation légale de nous recevoir. Veuillez s’il vous plait lui donner cette enveloppe. Il constatera lui-même qu’il n’a guère d’autre choix que celui de me recevoir.

 

La secrétaire s’éloigna non sans avoir fait comprendre à Thomas Roque que son attitude n’était pas amicale. A peine moins de deux minutes plus tard apparut Maître Pascal Reneval. Celui-ci était dans une rage indescriptible. Il fulminait et ne se contrôlait plus.

 

–        Monsieur Roque, votre carrière est brisée. Je vous le dis. Vous avez commis l’irréparable. Vous assumerez tout seul vos responsabilités. Vous êtes un triste sire dépourvu d’égards et de politesse. A peine arrivé à Lyon, vous ne songez qu’à semer des immondices dans les médias, dans la justice, dans les foyers certainement si j’en crois certains articles de journaux et aujourd’hui dans mon étude. Les dangers publics tel que vous on les élimine. Je crois en avoir les moyens et je les utiliserai, soyez-en sûr, Monsieur Roque !

 

Thomas était dans le feu de l’action. Il n’avait nullement l’intention de se laisser impressionner par de tels mots, même prononcés par un maître du barreau lyonnais. Il était là pour une mission spécifique.

 

–        La question, Maître Reneval, n’est pas de savoir ce que sera le futur. La question est que nous sommes aujourd’hui autorisés à fouiller votre étude. Et nous allons le faire que vous le vouliez ou non.

 

–        Je ne vais pas vous empêcher. Mais je crois tout de même pouvoir savoir quelle mouche vous a piqué.

 

–        Je vais vous le dire en tête à tête. Avant cela, je dois donner quelques instructions à mes collaborateurs afin que tout se déroule dans les règles. Je ne voudrais pas que les indices que je pourrais trouver puissent être contestés par la suite à cause de l’une ou l’autre imperfection procédurale. Vous autres avocats êtes bien trop malins parfois. Je prends donc déjà certaines précautions élémentaires.

 

Thomas donna ses ordres. Toutes les pièces devaient être vérifiées l’une après l’autre. Il convenait de procéder à ces recherches avec le souci de remettre les choses en l’état. Il ordonna ensuite que l’on fasse preuve d’extrême politesse avec toutes les personnes qui travaillaient et spécifier à celles-ci le but des opérations.

 

–        Je suis à vous Maître Reneval. Où pouvons-nous parler calmement ?

 

–        Allons dans mon bureau.

 

Ce dernier se trouvait en face de la réception à moins de trois mètres du poste de secrétariat principal. Par la suite, Thomas comprit que la secrétaire s’était déplacée au fond de l’étude, dans la pièce qui servait de bibliothèque et dans laquelle s’était réfugié l’avocat qui devait préparer une plaidoirie ou faire des recherches de jurisprudence ou de doctrine. Maître Reneval occupait à lui tout seul une pièce de près de trente mètres carré. La table de travail principale était large et profonde, près de quatre mètres de longueur et plus d’un mètre de large. Le plateau devait être en bois de merisier. L’avocat demanda à Thomas de prendre place sur l’une des quatre chaises en tissu bleu cendré qui encerclaient une table ronde servant certainement aux entretiens préparatoires avec les mandants qui n’étaient pas reçus dans une salle séparée.

 

–        Dites-moi donc, Monsieur Roque, en quoi pourrais-je être mêlé à cet ignoble meurtre ? Il s’agit bien de la raison de votre visite massive chez moi, non ?

 

–        Vous êtes un esprit déductif, Maître Reneval. Pour commencer j’ai une question somme toute banale. Je pense que vous pourrez peut-être y répondre sans consulter des documents confidentiels.

 

–        Je vous écoute avec un réel dédain. Tout compte fait, vous m’amusez, Monsieur Roque. Vous êtes une sorte de pantin désarticulé. Vous ne savez pas dans quelles eaux vous voulez naviguer. Vous croyez pouvoir faire feu de tous bois et à chaque coup vous manquez la cible. Vous auriez pu être un clown de cirque ou un portier d’hôtel à la recherche des cancans du grand monde. Vous n’êtes qu’un minable policier sans envergure à qui on a confié une responsabilité qui vous dépasse.

 

Thomas écoutait cette litanie sans que les mots ne le touchent. Il sentait d’une certaine manière que cet avocat disait un peu vrai. Mais il entendait suivre son chemin jusqu’au bout. Il était tenace. Parfois sa ténacité le desservait. En d’autres occasions, elle pouvait lui être utile.

 

–        Bon, je crois que vous avez pu me dire ce que vous aviez sur le cœur. Je peux donc vous poser ma première question. Pour quelle raison le Dr. Furisot est-il venu vous consulter le jour même où mon adjoint l’a rencontré à votre domicile ?

 

Cette question eut l’air de décontracter l’avocat. Thomas l’avait posée dans cette intention. Il avait cru à un moment de l’enquête que les erreurs médicales en cascade pouvaient être en liaison directe avec l’assassinat de Florence Olivier. Il ne le croyait plus.

 

C’est à ce moment-là que Thomas vit sous le bureau de l’avocat un chien. C’était un coolie barbu. Thomas regarda l’animal à poils gris et blancs et demanda :

 

–        Quel est le nom de ce chien ? J’ai horreur des chiens.

 

–        Vous n’aimez pas les chiens parce que vous n’aimez pas les hommes.

 

–        Cette interprétation est la vôtre. Vous n’avez pas répondu à ma question. Comment s’appelle cet animal ?

 

–        Je vais répondre à toutes vos questions. Il s’appelle Spartacus. Et sa mère, une chienne de pure race, s’appelle Bdr, une majuscule et deux minuscules. Vous êtes satisfait !

 

Thomas réfléchissait. Voilà un avocat qui semblait aimer les bêtes et qui pouvait avoir joué un rôle décisif dans la mort d’un humain. L’homme est décidément insaisissable se disait Thomas. Il reprit le cours de ses pensées.

 

–        Alors pourquoi cette visite du Docteur Furisot ? Je ne crois pas au hasard !

 

–        Savez-vous Monsieur Roque que vous avez des côtés attachants ! Je sais pour quelle raison vous me posez cette question. Le Dr. Furisot est un ami de longue date. A la suite de la visite de votre premier adjoint, Amédée m’a appelé. Je connais donc par avance toutes vos supputations. Je pourrais les réfuter avec aisance. Mais je préfère vous laisser patauger dans ce marécage que vous avez vous-même créé. La guérison de l’idiotie, ce n’est pas mon domaine de prédilection ?

 

–        Me Reneval, un policier niais est celui qui ne se pose pas des questions sottes. Lorsque nous cherchons à découvrir un assassin, nous avons le droit de nous tromper de voie. Si vous ne comprenez pas cette opinion, vous avez bien fait de ne pas vous engager dans la police criminelle.

 

–        Cela signifie-t-il que vous ne suspectez plus les deux oncologues qui ont bien ou mal soigné la victime ?

 

–        Vous n’avez toujours pas répondu à ma question. Que faisait donc le Dr. Furisot à votre domicile ce jour-là ? Comme je vous le disais précédemment, je ne crois pas au hasard Maître Reneval. Vous y croyez, vous ?

 

–        Non effectivement, je ne crois pas au hasard. Ce mot existe pour ceux qui ne veulent pas voir les connexions des faits entre eux. Mais vous savez l’explication simple se trouve parfois dans un domaine autre que celui dans lequel on dirige ses recherches.

 

–        Expliquez-vous !

 

–        Le Dr. Furisot me soigne depuis deux ans pour un cancer de la prostate. Il venait m’annoncer les derniers résultats d’examens sanguins entrepris la semaine précédente. En fait, nous fêtions ensemble les bons résultats révélés par les analyses. Vous voyez, l’explication est parfois d’une consternante banalité. Voulez-vous un rapport médical à ce sujet ?

 

–        Vous êtes trop malin Maître Reneval pour penser que j’ai pu prendre le risque d’une perquisition dans votre bureau pour le seul plaisir de découvrir ou de ne pas découvrir les résultats d’un examen médical vous concernant.

 

–        Effectivement Monsieur Roque, je vous crois moins bête que cela. Alors dites-moi vos dernières suppositions ?

 

–        A ce stade l’enquête, je n’avance pas sur la base de seules suppositions. Je suis venu ici avec des faits.

 

–        Quels faits ? Du vent ! Vous bluffez ! Vous n’avez rien ! Vous cherchez n’importe où et vous n’avez rien pour satisfaire la boulimie de vos supérieurs hiérarchiques. Vous êtes une sorte de larve qui essaie de s’en sortir et qui se fera écraser à la manière d’un ver de terre.

 

–        Vous commencez à dépasser les bornes de la bienséance. Vous devriez apprendre à vous contrôler. Je connais quelques méthodes de relaxation qui feraient de vous un autre homme. Notez qu’il y faudrait du temps ! J’ai comme l’impression qu’avec vous il faudra beaucoup de temps !

 

Thomas décida alors de passer à l’attaque.

 

–        Connaissiez-vous Madame Florence Olivier ?

 

–        Tout Lyon connaissait Madame Olivier. C’était une femme remarquable m’a-t-on dit ! Mais je ne sais pas ce que vous voulez dire par votre question. Je connais beaucoup de monde ici et ailleurs. Si vous voulez me demander si j’ai déjà eu l’occasion de manger à ses côtés, la réponse est claire : oui. Si vous voulez me demander si j’ai eu l’occasion de la connaître plus intimement, la réponse est plus grave : elle est non ! Si vous voulez me poser une autre question plus précise, je tenterai de vous répondre.

 

–        A-t-elle été votre cliente ?

 

–        Cette question relève du secret professionnel ! Mais je prends la liberté de vous répondre. Elle a été ma cliente en effet. Elle avait commis deux excès de vitesse coup sur coup. J’ai été mandaté dans le but que les sanctions administratives soient proportionnées à une ces fautes légères.

 

–        Elles l’ont été, je suppose ?

 

–        Je n’ai pas pour habitude Monsieur Roque de ne pas satisfaire mes clients. Je crois savoir que Madame Olivier a été fort satisfaite de mon intervention somme toute banale.

 

Cet avocat, songeait Thomas, avait réponse à tout. Il maîtrisait le verbe avec facilité et savait éviter les pièges de la langue. Thomas ne voulut toutefois pas perdre pied.

 

–        Avez-vous eu l’occasion de traiter d’autres affaires avec cette cliente ?

 

–        Je ne crois pas avoir conseillé cette femme dans d’autres domaines du droit.

 

–        Avez-vous l’habitude de conseiller des personnes hors du domaine juridique ?

 

–        J’ai d’autres facettes recherchées par certaines personnes. Donc, il m’arrive d’aider certaines gens dans des domaines plus épineux. Je pense à celui relatif notamment à des décisions commerciales et financières. Je suis intervenu aussi pour résoudre certains conflits de nature plus personnelle. Mais je vis largement de mes avis juridiques. Je crois être un excellent avocat. Je commets parfois des erreurs, mais j’essaie de les éviter au maximum.

 

Thomas décida de changer de sujet. Il entrait ainsi sur le terrain que lui proposait son interlocuteur.

 

–        Avez-vous des comptes bancaires personnels à l’étranger ?

 

–        Je n’ai aucun compte bancaire personnel à l’étranger.

 

Le bougre ! se disait Thomas. Il ne pouvait pas avoir menti puisque le compte qu’il connaissait n’existait plus. De plus, l’autre référence bancaire appartenait à une société dont on ne pouvait pas prouver qu’il était actionnaire.

 

–        Vous occupez-vous de ventes d’objets d’art ?

 

La question paraissait saugrenue. Elle eut pourtant pour effet de faire tiquer Me Pascal Reneval. Celui-ci, jusqu’alors impassible et serein, sembla avoir été frappé par la foudre. Thomas avait l’impression que quelque chose s’était fissuré à l’intérieur même de l’esprit du fameux avocat qu’il interrogeait. Une faille s’était ouverte. Mais laquelle ?

 

–        Je n’ai aucune compétence dans le domaine de la vente d’objets d’art. Je ne me suis jamais occupé de ce genre de transactions. A ma connaissance, il y a des maisons spécialisées pour ce genre d’affaires.

 

–        C’est vrai, Maître Reneval. Vous devez avoir raison. Pourtant les achats d’objets d’art peuvent parfois réserver des surprises étonnantes.

 

Thomas fixa Me Reneval dans les yeux. Celui-ci supporta le regard. Il paraissait tendu, mais encore serein. Les deux hommes se taisaient. Ils se toisaient. Chacun savait que l’autre avait encore des atouts dans son jeu. Il convenait d’être de plus en plus prudent dans l’utilisation des dernières cartes. A défaut, la riposte pouvait être définitive.

 

Thomas sortit alors de sa poche une photocopie de l’extrait du compte bancaire suisse de Florence Olivier. Il tendit le document à Me Pascal Reneval.

 

–        Connaissez-vous ce document ?

 

L’avocat prit l’extrait de compte dans sa main, le porta dans un geste lent devant ses yeux, regarda le papier dans une sorte de geste qui voulait marquer l’indifférence mais qui trahissait, Thomas en était certain, une intense émotion.

 

–        Je ne connais pas ce document. Je ne l’ai jamais eu devant les yeux.

 

Dans une autre circonstance, l’avocat eût posé la question rituelle du pourquoi. Pourtant, dans ce cas, le silence l’emporta, un silence qui dénotait un vif conflit psychique.

 

–        Ne remarquez-vous rien de spécial sur cette pièce ?

 

Me Pascal Reneval fit semblant de parcourir une nouvelle fois l’extrait de compte bancaire.

 

–        Non, absolument pas, je ne remarque rien de spécial.

 

Thomas Roque sortit alors de sa poche un deuxième document. Il s’agissait de la pièce bancaire justificative qui faisait référence au compte à numéros de Florence Olivier. Le chef de la Brigade criminelle tendit la photocopie à l’avocat. Celui-ci resta de marbre. Il ne regarda presque pas le papier.

 

–        Voyez-vous, Me Reneval, grâce à cet extrait, presque par hasard, nous avons pu prendre connaissance du compte à numéros « Cougar 4055 ». C’était un compte au nom de Florence Olivier.

 

–        Très intéressant pour le fisc certainement, mais en quoi suis-je concerné ?

 

–        Nous avons pu consulter ce compte et tous ses mouvements des cinq dernières années. Nous avons trouvé deux versements en votre faveur de la part du titulaire du compte. Q’en pensez-vous Me Reneval ?

 

–        Je pense Monsieur Roque que vous n’êtes pas un inspecteur du fisc. Je pense que vous nagez toujours dans le whisky. Je pense que vos méthodes pour déstabiliser un avocat sont vraiment passées de mode.

 

–        Etes-vous actionnaire de la société suisse vers laquelle a été virée la somme de vingt-cinq mille dollars ?

 

–        Monsieur Roque, le secret professionnel de l’avocat concerne aussi ses clients étrangers. Je n’ai pas à vous dire qui est propriétaire de cette société suisse ?

 

–        Je présume Maître Reneval que je dois m’attendre à une réponse identique pour le compte au Luxembourg ?

 

–        Votre sens de la déduction est remarquable, Monsieur Roque.

 

Il était clair aux yeux des deux interlocuteurs que chacun jouait au jeu du chat et de la souris. C’est à ce moment précis que Briac Renaud frappa à la porte du bureau et entra dans la pièce.

 

–        Patron, pourriez-vous demander à Me Reneval de nous donner la combinaison en chiffres et en lettres du coffre qui se trouve dans la bibliothèque ?

 

Me Reneval, sans attendre une intervention de Thomas, donna la clef.

 

–        NEHCNAN3914. Après avoir fait le dernier chiffre, vous appuyez sur le bouton situé sous la roue de désengagement de la porte centrale. Je vous fais confiance. Vous paraissez moins obtus que votre chef.

 

A peine moins de cinq minutes plus tard, Briac Renaud revint avec deux cent cinquante actions au porteur de la société « Klatsch AG », de siège social à Zoug, canton suisse réputé pour la domiciliation de sociétés paravents.

 

–        Qui est propriétaire de ces actions au porteur ? Je crois savoir que le possesseur de titres au porteur est censé être propriétaire des actions. Est-ce que je me trompe Me Reneval ?

 

–        Monsieur Roque, puisque vous êtes si subtil en droit suisse, vous devez savoir qu’un détenteur d’actions peut l’être à titre fiduciaire, c’est-à-dire pour un tiers. Donc, je ne vois pas du tout où est le problème !

 

Me Pascal Reneval avait pensé à tout. Il avait raison. Le simple fait de posséder ces actions dans un coffre ne signifiait pas encore que l’avocat détenait ces actions pour lui-même. Donc la somme virée par Florence Olivier sur ce compte bancaire en Suisse pouvait être destinée à un tiers. Mais dans ce cas, il était étrange que l’avocat n’eût pas exigé une rétribution financière pour ses services.

 

–        Avez-vous été payé pour vos services ? Vous admettrez avec moi qu’il n’est pas usuel pour un avocat de travailler gratuitement, donc pour la seule beauté du geste.

 

–        Sauf si la fille est belle, Monsieur Roque ! Vous ne parlez pas allemand ? Savez-vous que « Klatsch » en allemand signifie cancan ou racontar. Donc, je ne veux pas m’épancher avec vous en racontars. Je vais donc me taire et vous dire simplement que je ne vous dirai pas qui est le propriétaire de ces actions au porteur. Vous n’aurez aucune réponse de ma part à ce sujet. Personne ne peut me contraindre de répondre à cette question.

 

–        C’est vrai ! Mais nous pouvons organiser une commission rogatoire pour interroger la fiduciaire suisse qui gère la société.

 

–        C’est votre problème, pas le mien ! Mais je ne pense pas que vous aurez une récompense qui vous satisfasse par cette voie-là.

 

Me Pascal Reneval avait raison. Les longues procédures de commissions rogatoires ne mènent souvent à rien. Les sociétés fiduciaires s’empressent souvent de faire des échanges de titres, de modifier les structures des sociétés, de procéder à des fusions ou à des absorptions et, dans certains cas, de perdre les états comptables en les brûlant ou en les oubliant lors d’un faux déménagement de bureaux. Dans ce jeu de vauriens, il ne fallait pas compter sur la célérité de la justice internationale. Les criminels agissent bien plus vite que ne le font les institutions.

 

La perquisition arrivait à son terme. Les policiers n’avaient rien trouvé d’intéressant. Briac Renaud proposa à Thomas Roque de conserver les titres au porteur. Les indices étaient suffisants pour que cela n’importune ni le procureur ni le juge d’instruction. Thomas avait une dernière question pour Me Reneval.

 

–        Comment expliquez-vous que les deux versements de vingt-cinq mille dollars soient intervenus un jour avant l’assassinat de Pierre Perrot et le jour même de la mort de celui-ci ? Croyez-vous dans ce cas au hasard ?

 

–        Le hasard, on le voit où on veut, Monsieur Roque. En tout état de cause, il n’y a aucune relation possible à ma connaissance entre la mort de Monsieur Perrot, celle de Madame Olivier et ces deux virements bancaires. J’ose penser que vous admettez sur le plan intellectuel à tout le moins que ce lien de causalité n’existe pas entre ces événements.

 

–        Disons Maître Reneval que nous ne pouvons pas le démontrer encore sur le plan intellectuel. Mais je ne crois guère au hasard dans ce genre de situations.

 

–        Votre absence de compréhension des phénomènes liés au hasard est surprenante.

 

Les policiers avaient quitté le bureau. Briac et Thomas décidèrent de faire le tour des locaux ensemble, simplement peut-être parce que les résultats de cette perquisition n’étaient pas suffisants à leurs yeux. Certes, ils avaient pris possession des actions au porteur de la société suisse. Mais rien ne reliait encore cette société à la mort de Madame Olivier. Les liens étaient encore trop ténus. Passant d’un bureau à l’autre, Briac et Thomas essayaient de comprendre quels étaient les éléments qui leur manquaient. Ils décidèrent finalement de renoncer à d’autres investigations sur place.

 

Au moment même où ils quittaient l’étude, à la porte du bureau, ils croisèrent le facteur qui amenait un colis peu volumineux. Ils laissèrent passer l’employé postal et fermèrent derrière lui la porte du bureau. Mais Thomas eut soudain une idée subite. Il ouvrit la porte et suivit l’opération liée à la remise du colis. La secrétaire signa le récépissé que lui remit l’employé postal. Celui-ci salua tout le monde et repartit pour achever sa tournée. Thomas demanda à la secrétaire d’ouvrir le colis devant lui.

 

–        Je dois demander l’autorisation à Me Reneval.

 

La secrétaire prit le téléphone, appela sur une ligne interne le maître des lieux qui dut donner sans autre son aval. La cordelette qui entourait le paquet fut coupée avec une paire de ciseaux. Le papier kraft qui entourait le carton fut déchiré et mis à la poubelle. La boîte fut ouverte devant Thomas et Briac. A la vue du contenu, tout le monde se regarda avec un air de profonde incompréhension.

 

Thomas le premier s’exprima :

 

–        Je crois Briac que nous devons interroger à nouveau Me Reneval. Celui-ci saura peut-être nous expliquer par quel hasard cette arme se retrouve en son Etude !

 

Le paquet renfermait un Sig Sauer 220,2 Parabellum semi-automatique.

 

 

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.