L’AMOUR DU MOBILE (28/36)

9782070490783fsChapitre XXVIII

 

L’aveu sans vouloir

 

 

Barbara Paul, Les paupières lourdes

 

« Gus resta un bon moment perdu dans ses pensées.

Peut-être qu’il pourrait faire ça. Peut-être qu’il devrait.

Peut-être qu’il le ferait. »

 

Thomas ne chercha pas l’autorisation de la secrétaire pour se diriger vers le bureau de Me Pascal Reneval. La dame de réception n’eut pas le temps de s’interroger sur la nécessité de prévenir ou non son patron. Briac Renaud ne réfléchit pas. Il suivit Thomas. Il sentait que tout avait basculé par l’effet du hasard représenté par cet employé postal qui n’avait livré qu’un simple colis dépourvu pour lui de toute signification. Thomas ne frappa pas à la porte. Il tenait dans sa main gauche la boîte dans laquelle l’objet du délit avait été mis.

 

–        Monsieur Roque, je vous ai assez vu pour aujourd’hui. Vous devenez un véritable goujat et enfreignez toutes les règles de la bienséance.

 

–        Monsieur Reneval, – permettez-moi de ne plus vous appeler Maître -, Monsieur Reneval, je commence à croire au hasard. Vous étiez tout seul dans votre bureau. Vous deviez vous féliciter de la tournure prise par les événements. Et puis, voilà que j’aperçois celui qui vous amène chaque matin votre courrier. Il avait en mains un colis postal. J’ai attendu que votre secrétaire entrât en sa possession. Je me suis alors dit que le mandat de perquisition que je détenais m’autorisait à saisir ce colis. En fait, celui-ci a été ouvert par votre secrétaire. Et je dois avouer que mon intuition m’a rendu un infini service.

 

A l’évidence, Maître Pascal Reneval ne comprenait pas le discours de Thomas Roque. L’avocat regardait le policier avec un air d’incompréhension manifeste. Les deux hommes parlaient un langage différent.

 

–        Soyez plus clair, Monsieur Roque. Vos propos n’ont aucun sens.

 

Thomas se tourna vers son premier adjoint.

 

–        Briac, diriez-vous que mes paroles n’ont aucun sens ?

 

Briac comprit qu’il devait jouer le rôle de l’accessoire. Il le fit à la perfection.

 

–        Une seule chose n’a aucun sens à mes yeux et cette chose c’est la parole même de Monsieur Reneval. Tout ce que vous a dit ce cher homme, que l’on dit encore avocat, fut un tissu de mensonges, des mensonges intelligents certes, vrais selon la perspective qu’il a voulu adopter, mais de fieffés mensonges pour nous autres stupides policiers. Et j’ai l’impression que les juges de la Cour d’assises seront aussi stupides que nous autres policiers. Il faudra un talent sans pareil au défenseur de Monsieur Reneval pour convaincre le jury de l’innocence de l’homme que nous autres, stupides policiers, nous devons aujourd’hui mettre en détention préventive.

 

–        Voyez-vous mon cher Briac, je crois que Monsieur Reneval ne comprend pas l’origine de sa prochaine mise en détention préventive. Nous devons lui dire que ce ne sont pas les titres découverts dans son coffre, ce ne sont pas les virements de fonds, ce ne sont pas les hasards des dates de ces versements qui coïncident malheureusement avec la date de l’assassinat de Pierre Perrot. Briac, je vous demande de poser le colis que Monsieur Reneval vient de recevoir par voie postale, de l’ouvrir à nouveau et de demander ensuite à Monsieur Reneval si sa prochaine incarcération est intellectuellement correcte.

 

Briac prit le colis que Thomas agitait au bout de son bras, le posa sans délicatesse sur le coin du bureau et ôta le couvercle. Thomas avait décidé de concentrer son attention sur le visage de Maître Pascal Reneval devenu à ses yeux un simple justiciable. Il concentra toute son énergie pour tenter de déceler une trace d’aveu dans les mimiques mêmes qui enregistreraient la réaction de celui qui lui faisait face et qui ne paraissait même pas touché par les paroles des deux membres de la Brigade criminelle. Ce que vit Thomas Roque à cet instant où l’avocat prit conscience de ce qui lui arrivait fut stupéfiant. Le visage de Maître Pascal Reneval marqua d’abord un étonnement sans fin, vira à une sorte de pâleur translucide, des gouttes de sueur perlèrent presque de suite sur sa peau et le regard de cet homme fut probablement celui qu’affichaient ces condamnés qu’on allait amener à la guillotine et qui ne voyaient plus d’issue à leur destin programmé. Mais Maître Pascal Reneval se savait un as du barreau. Il pensait qu’à chaque énigme proposée il y avait une réponse. Il suffisait de la trouver. Il la trouva. Jamais peut-être son cerveau ne fonctionna à une telle vitesse. Cette rapidité provenait de cet instinct de vie qui affrontait dans un combat éperdu la pulsion de mort. L’avocat reprit son calme ou plutôt il put articuler quelques mots en forme de riposte.

 

–        Je constate avec vous que cette arme m’a été transmise par la poste. Vous pouvez prendre ce pistolet qui ne m’appartient pas. Faites-en ce que bon vous semble. L’envoi de cette arme ne signifie pas encore que je sois coupable de quoi que ce soit.

 

La remarque était empreinte de bon sens. Pourtant, Thomas n’eut pas de peine à répliquer.

 

–        Monsieur Reneval, le fait que vous ayez reçu cette arme par la poste ne signifie certes pas que vous êtes coupable d’une participation à deux meurtres. Mais je suis certain que le jury ne verra pas de hasard dans tous ces faits mis bout à bout. L’homme qui ouvre des comptes bancaires en Suisse, qui reçoit de l’argent le jour même du meurtre de Pierre Perrot, qui a accès aisément à la chancellerie du Tribunal et avait la faculté d’y soustraire l’arme des crimes, qui reçoit un colis anonyme à son étude contenant la même arme, chez qui on trouve les titres de la société suisse détentrice des fonds transmis de son propre compte, qui avait comme cliente Florence Olivier et qui connaissait Pierre Perrot, aura bien de la peine à se défendre en invoquant le hasard de la vie. Je n’ai de plus le moindre doute qu’il s’agit de la même arme. Les analyses balistiques le démontreront dans les jours prochains. Voilà ce que dira le procureur. Et n’oubliez pas, Monsieur Reneval, que le procureur est une femme. Elle sera donc bien plus sévère à votre encontre que ne l’aurait certainement été un représentant de notre sexe. Je ne pense pas que vous plaiderez à nouveau.

 

La vie, dit-on, est faite de hasards, de rencontres et d’imprévus. Ce qui se produisit alors tint de l’invraisemblable. Un téléphone sonna. Les trois hommes dans la pièce se dévisagèrent rapidement. La deuxième sonnerie indiquait avec plus de clarté qu’il ne s’agissait pas du combiné principal situé sur la table de travail de l’avocat. La troisième sonnerie permit à Thomas et à Briac de constater que Pascal Reneval ne faisait pas un geste pour répondre à l’appel. La dernière sonnerie déclencha chez Briac Renaud une observation d’une affligeante banalité :

 

–        Patron, je ne sais pas pourquoi Monsieur Reneval n’a pas répondu à cet appel. Mais je sais que j’ai fouillé personnellement ce bureau et que je n’y ai pas trouvé de téléphone mobile. Je crois qu’il est convenable que je complète la fouille des lieux. Le mandat de perquisition est toujours valable, non ?

 

Thomas sourit.

 

–        Allez-y Briac ! Lorsque vous l’aurez trouvé, il serait approprié que vous informiez le Procureur Mélassier de nos découvertes successives.

 

Briac fouilla une fois encore avec méthode tous les recoins intérieurs du bureau. Il ne trouva rien. Il décida de se mettre à genoux, puis de se glisser sur le dos sous le pupitre. Collé au sol, tout en pensant qu’il avait été trop paresseux lors de sa première inspection, il vit un téléphone mobile incrusté sous le plateau et fixé à une petite étagère construite dans ce seul but. Briac prit le téléphone et pointa de son index droit le bouton qui correspondait aux messages reçus. Il y en avait un seul. Le propos était simple. Il le dit à son patron.

 

–        Patron, le message vient de Marika Vignot. Elle demande à Maître Reneval, qu’elle nomme par son prénom, de l’appeler en urgence.

 

Thomas Roque trembla de tout son corps. Pascal Reneval ne dit pas un mot. Briac prit les choses en mains.

 

–        Patron, j’ai envie de consulter aussi la boîte des anciens messages. Peut-être qu’une autre surprise nous attend.

 

Cette parole était de trop. Pascal Reneval, tel un lion, rugit et se précipita sur Briac Renaud. Il voulut s’emparer du mobile. Thomas, d’instinct, agrippa l’avocat et l’immobilisa sans peine sur le parquet. L’homme de loi avait la tête fixée au sol lorsque la secrétaire se précipita dans le bureau. Au spectacle présenté, elle hurla telle une furie. Plusieurs collaborateurs s’empressèrent vers la porte de leur patron. Briac leur dit de ne pas intervenir. Thomas, qui maîtrisait toujours Pascal Reneval du poids de son corps et de sa main droite, s’empara du mobile qui s’était échappé des mains de son premier adjoint. Il appuya sur les touches qui donnaient accès aux messages du passé enregistrés. Il y en avait un seul. C’était la voix du juge Jean-Marc Olivier.

 

–        Bonjour, Me Reneval ! Comme convenu, je vous confirme notre accord pour demain. La première partie de la somme de vingt-cinq mille dollars a été créditée sur votre compte personnel. Le second montant le sera demain lorsque Pierre Perrot aura été assassiné. J’ai respecté vos conditions. Je vous laisse le soin de faire le nécessaire pour la suite.

 

Thomas s’adressa à Briac Renaud.

 

–        Je vous laisse le soin d’amener Monsieur Reneval à la Brigade criminelle. Je vous demande d’appeler Alfredo Bacan. Je veux son taxi dans dix minutes. Etablissez immédiatement un rapport concis pour le juge d’instruction et pour le procureur. Ensuite procédez pour la forme une fois encore à l’audition de celui qui sera mis en examen pour participation à deux assassinats et pour fraude fiscale.

 

Pascal Reneval hurla :

 

–        Je ne vous dirai plus un seul mot. J’entends faire valoir un droit de l’accusé, celui de se taire. Je vais donc me taire.

 

–        Ce que vous pouvez penser et dire en ce moment Monsieur Reneval m’indiffère. Briac mettez-lui les menottes. N’oubliez pas aussi de préparer un communiqué de presse. Sait-on jamais, Clara Mélassier pourrait en avoir besoin !

 

Thomas ferma la porte derrière Briac Renaud. Il s’assit sur le siège occupé il y a peu par l’avocat qui avait avoué sans le vouloir. Il prit le mobile de Reneval et appela Lauane à son appartement.

 

–        Allo, qui est-ce ?

 

–        Bonjour, c’est Thomas !

 

–        Ah, ton numéro personnel ne s’est pas affiché sur mon répondeur.

 

–        En effet, j’utilise un appareil mobile privé, celui de Me Pascal Reneval. Je viens de l’arrêter. Je le soupçonne d’avoir participé aux assassinats de Pierre Perrot et de Florence Olivier.

 

Un long silence se fit. Lauane se taisait. Thomas se taisait.

 

–        Lauane, j’aimerais pouvoir t’interroger formellement.

 

–        Oui, je suppose que tu n’as pas le choix.

 

–        Je n’ai pas le choix en effet.

 

–        Thomas, j’aimerais te parler à ton domicile. Est-ce possible ?

 

–        Je suppose que je ne le devrais pas. Mais, je vais faire une exception. Je suis d’accord. Je te reçois ce soir à vingt heures. Mais je veux que tu sois là. Absolument !

 

Le ton avait été ferme. La réponse le fut aussi.

 

–        Je serai là, Thomas.

 

Lauane mentait. Thomas ne le savait pas encore.

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.