L’AMOUR DU MOBILE (32/36)

 

Chapitre XXXII

 

Radiographie d’une fin

 

 

Rex Stoul, Invitation au meurtre

 

« …Wolf devenait, avec mon aide inestimable,

le pourvoyeur attitré de la chaise électrique. »

 

Pat le Doux avait achevé son histoire. Il faisait toujours face à Thomas Roque. Il regardait fixement le chef de la Brigade criminelle. Le silence était pesant. Le tueur ajouta :

 

–        Lauane m’a fait trois bises en me quittant. Et elle m’a dit : « Pat, je veux que vous fassiez votre métier en vrai professionnel. Ne pensez qu’à votre cible. Et évitez Thomas Roque ».

 

–        Et vous ne lui avez pas obéi ?

 

–        J’agis en professionnel. Je n’obéis pas à ceux qui me font confiance. J’obéis à mon instinct et à mes règles. J’ai besoin de vous. Je suis donc ici.

 

–        Mais pourquoi donc être ici dans mon appartement ?

 

–        C’est assez simple. Je dois avoir accès aux locaux de la police criminelle. Lauane m’a dit qu’elle avait rendez-vous avec vous. Je lui ai suggéré de patienter avant de vous revoir à nouveau. J’ai pris sa place pour vous demander les clefs qui donnent accès au bâtiment de la Brigade criminelle.

 

–        Et que voulez-vous y faire, Bon Dieu ?

 

–        Vous n’avez pas encore compris, Monsieur Roque ! Vous n’êtes pas fait pour ce métier. Vous êtes trop naïf et trop doux. Voyez-vous, Me Pascal Reneval est un poltron au fond de lui. Oui, un vrai poltron. Il se sait intelligent, rusé, tenace. Mais il se sait aussi faible, maladroit et couard. La prison, il ne veut pas la supporter. Le suicide exige du courage. Alors, il a acheté sa propre mort. Il va mourir des mains d’un professionnel de qualité.

 

Thomas Roque comprenait enfin. Tout basculait dans sa tête. Il était piégé. Presque fait comme un rat. Il ne savait plus que dire. Pourtant il pressentait que dire n’importe quoi valait mieux que se taire.

 

–        Et vous tuerez aussi Jean-Marc Olivier ?

 

–        Je l’ai déjà fait. Avant de venir à votre appartement. Il est mort dans son bain. La police doit déjà être au courant. Je vais d’ailleurs profiter du chaos qui est nécessairement en train de se produire pour avoir accès sans difficulté aux locaux où est détenu Me Pascal Reneval.

 

Thomas Roque n’avait plus rien à dire. Mais il s’interrogeait : « Que devait-il faire ? Qu’allait faire l’homme qui lui faisait face ? »

 

–        Monsieur Roque, voulez-vous me donner vos clefs. Toutes vos clefs.

 

On ne refuse parfois rien à qui vous adresse une demande en pointant sur vous une arme. On s’exécute. Et on réfléchit ensuite. Thomas lança le trousseau de clefs aux pieds de l’assassin.

 

–        Et qu’allez-vous faire de moi ?

 

–        Vous subirez le même sort que la compagne du juge Olivier si vous acceptez ma proposition ?

 

–        Vous l’avez aussi assassinée ?

 

–        Non. Je lui ai administré par voie intraveineuse un somnifère. Je sais être doux avec certains. On m’appelle Pat le Doux dans le métier.

 

–        Et si je n’accepte pas ?

 

–        Je vais devoir improviser. Je pourrais par exemple vous tirer une balle dans le genou et vous administrer ensuite une bonne dose de somnifère. Je pourrais aussi déplaire à Lauane et vous tuer froidement. Je pourrais vous emmener de force avec moi. Je pense avoir des ressources d’imagination. A vous de voir si vous voulez que je les mette à exécution.

 

–        Je vous laisse le soin de prendre les décisions qui s’imposent.

 

–        Monsieur Roque, je ne prends que certaines décisions. Pas toutes. Je vous donne la seringue que je comptais utiliser. Je suis sûr que vous saurez procéder à une injection. C’est un procédé simple et rapide.

 

–        Et si je ne fais rien.

 

–        Si vous n’avez rien fait dans les cinq minutes, je prendrai ma propre décision. Est-ce clair ?

 

–        Puis-je connaître au moins votre vrai nom ?

 

–        Patrick Meugnier. Cinq minutes, Monsieur Roque. Pas une de plus. Est-ce toujours clair ?

 

Un tueur savait être clair en peu de mots lorsqu’il le fallait.

 

Thomas Roque fit mine de tendre sa main droite vers le tueur. Celui-ci lui lança la seringue. Le revolver était toujours dirigé vers le policier. Ce dernier se pencha et prit la seringue. Qu’avait-il d’autre à faire ? Que pouvait-il faire d’autre que de répondre aux injonctions de Pat le Doux ? Rien. Thomas n’était pas idiot, ni téméraire. Il affrontait la réalité. Celle-ci lui commandait une auto-injection.

 

–        Je vois, Monsieur Roque, que vous êtes intelligent. Je vais vous dire maintenant pourquoi je vous laisse la vie sauve. En fait, j’ai imaginé en venant ici que je pourrais suivre la voie qui avait été celle de cet homme qui avait décidé de tuer le nonce apostolique qui avait uni son amour avec son rival. Si je vous tue, Lauane m’est perdue. Si je vous laisse la vie, Lauane n’est pas plus à moi. Elle est vôtre. Si je vous laisse la vie, me disais-je, vous pouvez renoncer à Lauane et je peux la retrouver. Mais je n’y crois pas. Si vous renoncez à Lauane, elle ne m’aimera pas plus. Elle m’imputera votre désamour. Je suis donc dans tous les cas perdu. Et je ne lui ai même pas dit que je l’aimais. Donc, je vais faire ce que j’ai à faire. En toute liberté.

 

Thomas Roque entendait à peine les paroles de Pat le Doux. Les effets de l’injection qu’il s’était fait commençaient à se faire sentir. Il perdait pied. Il imaginait le regard de Pat le Doux plongé sur lui. Il imaginait Lauane à ses côtés. Il imaginait sa déchéance. La mort douce devait être un peu cet engourdissement contre lequel il ne pouvait lutter.

 

Pat le Doux quitta le domicile de Thomas Roque dès l’instant où il fut certain que cet homme qu’il n’aimait pas ne reviendrait à la vie qu’au terme des événements qui allaient se produire.

 

La presse du lendemain fut sans pitié pour le chef de la Brigade criminelle.

 

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.