L’AMOUR DU MOBILE

telechargementChapitre XXXI

 

Sans dessus ni dessous

 

 

Frédéric Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal

 

« Le monde rit, le noir rideau s’est déchiré,

La lumière à l’obscurité s’est unie. . . . . »

 

Lauane regarda Pat le Doux droit dans les yeux. Il était prêt à tout entendre. Elle était là pour parler. Ce fut dit sans sourciller :

 

–        Pat, je suis éperdument amoureuse. Du chef de la brigade criminelle. De Thomas Roque. Et Thomas veut m’interroger sur le meurtre de Florence Olivier. Il vient de procéder à l’arrestation de Me Pascal Reneval. Et je veux que vous assassiniez aujourd’hui même Monsieur Olivier et Me Pascal Reneval. Et je veux que vous sachiez pourquoi je veux le faire.

 

Patrick Meugnier se tut un bref instant. Puis il reprit :

 

–        Un tueur se connaît mieux qu’un autre homme. Il sait que la nature humaine est ancrée dans le mal et dans la douleur. Il ne peut être dès lors surpris lorsqu’il devine le mal chez un autre. Pourtant, j’avais cru un instant que vous pouviez être différente.

 

–        Je ne suis pas différente. Je suis votre semblable. Peut-être est-ce la raison qui aurait pu faire de moi votre amante. Je ne sais pas. Et je ne veux pas savoir. Je veux simplement vous dire pourquoi c’est à mes yeux intolérables que ces deux personnes puissent continuer à vivre.

 

–        Je vous écoute Lauane. Je vous écoute et je crois que je vous aime encore plus.

 

–        Je ne veux pas que vous m’aimiez. Je veux que vous travailliez pour moi.

 

–        Je le ferai. Gratuitement.

 

–        Florence Olivier était une salope. Une vraie salope. J’étais avec elle le jour où vous l’avez tuée. Je me suis éloignée. Mais pas loin. Je savais qu’elle devait mourir ce jour-là. De vos mains. J’étais avec Pascal Reneval lorsqu’il vous a appelé pour vous dire qui vous deviez assassiner et où. Je savais que son mari était le commanditaire du meurtre. Je connaissais les motifs. Et, au fond de moi, j’approuvai la démarche. Oui, Florence Olivier était une vraie salope. Et personne ne le saura jamais. Tout restera secret. Tout restera enfoui. Personne ne connaîtra les vestiges du mal qui la tenaillait et en faisait une personne sans âme. Elle me considéra jusqu’à sa mort comme son amie. Je crus un moment pouvoir l’être. Mais Me Pascal Reneval me déniaisa. Ce que j’entendis fut si indécent, si incroyable, si indicible, que je voulus être présente au moment de sa mort. Oui, j’avais décidé de soutenir le commanditaire du crime. C’est horrible à dire, mais c’est ainsi. Vous côtoyez tous les jours une amie. Vous la croyez presque sainte. Et là voilà, par le hasard de la vie, à vos yeux, telle une mécréante et une rapace sans nom. Alors vous vous dites qu’un avocat qui exécute les ordres de ses clients, qui sait choisir un bon homme de main et qui est efficace n’est pas plus vil que celle qui apparaît aux yeux de tous comme une princesse d’œuvre caritative. Vous vous demandez certainement ce qui me fait dire tout cela. Je vais vous le dire Pat. Et cela n’est pas beau à entendre. Non vraiment pas beau. Mais la réalité n’est pas belle. La réalité est moche. Sale. Très sale.

 

Lauane parlait comme si c’était la première fois qu’elle disait à quelqu’un ce qu’elle avait sur le cœur. Pat le Doux pressentait qu’il était devenu pour la fille qu’il avait aimée une sorte de confesseur. Les mots surgissaient de sa bouche en flots ininterrompus. Des vagues de mots. Puissants, mais aussi pleins de fiel.

 

–        Tout a commencé le jour où Me Pascal Reneval reçut à son cabinet d’avocat la visite des membres du groupement GEPE. Ceux-ci avaient décidé d’avoir la peau d’un client de Pascal, Pierre Perrot. Le groupement voulait devenir seul propriétaire de la carrière possédée par Pierre Perrot. Cette carrière valait des dizaines de millions, peut-être même plus de cent millions. Oui, une centaine de millions de francs. Simplement par son emplacement. On offrait à Perrot à peine quatre millions de francs. Cette carrière, c’était la vie de Perrot. On voulait foutre en l’air sa vie. Perrot avait confiance en son avocat. Foutrement confiance. Il avait tort. Le groupement GEPE proposa à Me Reneval une somme de sept millions de francs s’il parvenait à convaincre Pierre Perrot de céder pour quatre millions de francs cette satanée carrière. Me Reneval savait n’avoir aucune chance. Mais c’était un vrai filou. Il proposa à Perrot, qui n’était pas marié et n’avait pas de descendance, de devenir son héritier universel en cas de décès prématuré. Perrot ne se douta de rien. Me Reneval transmit alors l’information au groupement GEPE. En fait, il leur dit qu’il n’avait pas pu convaincre son client, mais que celui-ci avait accepté de le désigner en qualité d’héritier universel. Trois semaines plus tard, Pierre Perrot était assassiné. Par vous, Pat.

 

Patrick Meugnier se rappela alors cette mort. Pierre Perrot était seul à son domicile. Il l’avait attendu au pied de l’escalier de l’immeuble dans lequel il vivait. Il lui avait demandé du feu pour allumer une cigarette. Pierre Perrot lui avait alors tendu le briquet. Ce fut son dernier geste.

 

–        Oui, par moi. Ce meurtre m’a rapporté quatre-vingt mille francs.

 

–        Ce meurtre a rapporté sept millions de francs, nets d’impôts, à Me Pascal Reneval qui put alors s’offrir une magnifique maison. Me Pascal Reneval devint propriétaire de la carrière et la revendit deux mois plus tard au groupement.

 

A cet instant, Lauane se tut. Elle alluma un petit cigare, regarda le plafond comme si son mouvement de tête lui donnerait une inspiration supplémentaire. Elle poursuivit :

 

–        C’est pas facile d’être la confidente d’un avocat. Me Pascal Reneval avait souvent besoin de s’épancher. Il croyait que je pouvais tout entendre. Je le croyais aussi. Mais un soir, une semaine après le décès de Pierre Perrot, il m’expliqua pourquoi et comment son client était mort. J’ai su ce jour-là ce que peut être une vraie maffia, souterraine et criminelle. Savez-vous, Pat, qui était la personne de référence du groupement GEPE ?

 

Comment Pat le Doux pouvait-il le savoir ? Et pourtant il le savait.

 

–        Je le sais, Lauane.

 

Lauane fut surprise. A ses yeux, la question n’en était pas une. Ce n’était qu’une formule de style. Lauane croyait que Pat le Doux plaisantait. Un tueur plaisante rarement.

 

–        Je m’en souviens très bien, Lauane, simplement parce que ce meurtre précis, dans un premier temps, n’avait pas été commandité par Me Pascal Reneval. La personne qui m’a appelé m’a dit qu’il le faisait pour le compte de cet avocat. Je ne l’ai pas cru. Je comprends simplement aujourd’hui que Me Reneval avait pensé un instant imaginer un stratagème pour ne rien à voir à faire dans ce meurtre. Je comprends pourquoi.

 

–        Je ne peux pas vous croire, Pat. Dites-moi donc qui était le commanditaire réel de ce meurtre.

 

–        Je ne recevais d’ordre de mission que de la part de Me Reneval. De personne d’autre. Dès l’instant où un tiers m’appelait, j’ai dit que je voulais le rencontrer. Je voulais le paiement de mes honoraires avant la mise à exécution du plan. Et j’ai rencontré cet homme en France, sur la Côte-d’Azur, à Mouans-Sartoux. Nous avions pris rendez-vous dans un restaurant connu du commanditaire, Le Gavroche. Nous avons pris un verre à la terrasse. Il m’a remis la somme en espèces. Je lui ai demandé qui il était. Il semblait réticent à m’avouer son identité. Je lui ai dit que je ne travaillais que pour Me Reneval à ce jour et que je ne travaillerai pas pour un inconnu même recommandé par cet avocat. Il m’a donné son nom. J’ai voulu en avoir le cœur net. Je lui ai demandé son passeport. Il m’a remis cette pièce d’identité. Le nom qui y était inscrit était bien celui de Jean-Marc Olivier.

 

–        Oui. Le vrai commanditaire du meurtre de Perrot était le juge Jean-Marc Olivier. Lorsque j’ai su cela, je ne savais plus que faire. J’ai regardé Me Reneval dans les yeux. Et je lui ai dit que je voulais cesser notre relation le jour même. Je n’en pouvais plus. Je devais faire quelque chose. Me Reneval ne fut même pas surpris.

 

–        Et il vous a laissé partir sans tenter de vous retenir ? Sans vous menacer ?

 

–        Oui. Je crois qu’il m’aimait. Je crois aussi qu’il savait que je me tairai à jamais. En me laissant partir libre, il scellait avec moi un autre pacte. Un pacte fait de silence. Fait aussi d’une promesse. Un pacte accepté par moi avec le diable.

 

–        D’une promesse ?

 

–        Oui. D’une seule promesse. Une curieuse promesse que je fis à celui que j’avais aimé un court moment de ma vie. Me Reneval n’a jamais été aussi sérieux que lorsqu’il m’a regardé dans les yeux à l’annonce de mon départ immédiat. Il m’a dit : « Lauane, promets-moi d’appeler Pat le Doux si un jour, quel qu’il soit, je devais être arrêté par la brigade criminelle. Et dis-lui de ma part ceci : « J’ai joué et j’ai perdu. A toi le black jack ». Il comprendra. »

 

Pat le Doux venait de comprendre le sens de la démarche de Me Pascal Reneval.

 

–        A-t-il dit autre chose ?

 

–        Oui. Il a dit encore : « Dites à Pat que je veux venger la mémoire d’un client que j’ai trahi. Je veux qu’il tue le juge Olivier ».

 

Lauane regarda alors fixement celui qui était assis à ses côtés. Pat le Doux ne dit rien. Il savait ce qu’il avait à faire.

 

Lauane quitta le véhicule. Elle savait qu’elle ne reverrait plus jamais l’assassin de l’un de ses amants.

 

Pat le Doux put jurer, en voyant s’éloigner celle qu’il aimait encore, que, ce jour-là, elle ne portait sous sa jupe de lin aucun dessous.