La guerre, virgule, la vie, virgule, la mort. Point. - L'1dex

La guerre, virgule, la vie, virgule, la mort. Point.

(PAR NICOLAS COUCHEPIN)

 

L’année dernière, dans L’1Dex Mag, numéro 1, l’écrivain Nicolas Couchepin signait « La guerre, virgule, la vie, virgule. Point. » Cette année, dans la partie « LA LANGUE », Virgile Elias Gehrig signe l’un des textes littéraires pour L’1Dex Mag, numéro 2. A commander ici.

 

C’est la millième nuit de guerre en Orient ; depuis dix mille jours, le ciel descend chaque soir jusque par terre, pour une étreinte mortelle comme de l’eau charriant des débris coupants.

 

C’est la dix millième nuit de guerre en Orient, et depuis cent mille jours, les fleuves sont à sec ; la peau du Tigre et de l’Euphrate est maintenant craquelée, creusée de gouffres et d’éclats de bombes, et toutes les eaux ont fui depuis longtemps. Elles ont trouvé refuge dans la mer. Mais les hommes d’Orient, et les femmes, avec leurs enfants dans les bras, s’ils croient qu’ils peuvent fuir comme les eaux, ils se trompent. Les hommes et les femmes, eux, se noient.

 

Et désormais, sans eau, sans femmes, sans enfants, avec seulement les bombes, les villes d’Orient sont presque vides ; elles sont rayées, griffées, et leur bitume est mouillé de la sueur  des oiseaux et du sang des enfants, et partout labouré comme le lit de leurs fleuves desséchés. Il y a des taches brunes sur les trottoirs qui se dissolvent en sable, en sciure, ou bien en filaments visqueux engorgeant le fond des caniveaux.

 

C’est la cent millième nuit d’orage en Orient, et encore et encore, le tonnerre hurle les noms de ceux qui seront foudroyés.

 

Mais nulle part, en Orient, et encore moins en Occident tranquille, quiconque ne comprend son langage.

 

Car depuis un million de nuits en Orient, chaque fois qu’une bombe explose, le ciel est par terre et la terre est gavée d’âmes brisées. Il y en a partout, même les caves en sont remplies.

 

Oh, les taches de sang sur les trottoirs des villes d’Orient disparaissent vite, mais il arrive qu’elles laissent un liséré brunâtre au talon des souliers des puissants, ceux qu’on voit à la télévision, en Occident, pendant qu’on mange, le soir. Ces puissants-là, ils parlent fort, ils disent, oubliez ! Ils disent, n’y pensez pas ! Ils disent, dites non ! Ils disent,  refusez ! Ils disent, serrez les poings ! Ils disent, ne regardez pas ! Ils disent tant de choses qu’on en oublie de regarder leurs chaussures.

 

Et même si l’on est légèrement écœuré par le bruit qu’ils font, les puissants, et par la vision nauséeuse de cette immense moisson de perdus, on pense confusément que s’ils le disent si haut et si fort, cela doit avoir quelque chose de vrai. Alors, on oublie.

 

Ainsi, plus personne, en Occident tranquille, n’a la mémoire de ces orages-là. Parce que les vieux sont morts, plus personne désormais ne se souvient qu’on ne peut pas gommer les virgules des livres d’histoire ; et les puissants n’ont plus qu’à dire, détestez ! ayez peur ! et les gens d’Occident tranquille pensent que tout ira bien quand on aura des mémoires vides et des cœurs dénervés. On croit les menteurs et les assoiffés de pouvoir, parce qu’on a envie de les croire.

 

Si seulement quelqu’un se souvenait qu’oublier, c’est appeler ! Si seulement quelqu’un se souvenait qu’il y en a eu, des pleurs dérisoires d’enfants, en Occident ; et que ces larmes de rien glissant vers l’océan, ces eaux de limpide innocence ont, elles aussi, alimenté les fleuves d’Occident, pas si tranquille, il n’y a pas si longtemps, et fait le lit de sauvages torrents au cours creusé par trop de sécheresse.

 

On oublie qu’ils ont été des millions, les hommes d’Occident pas si tranquille, et les femmes, leurs enfants dans leurs bras (qu’elles s’efforçaient de faire taire, tout comme le font aujourd’hui les femmes d’Orient, car elles savaient que leurs pleurs alimenteraient les orages) à chercher comment échapper à la fureur, et à finir par mourir noyés dans le sang et les larmes.

 

On oublie, et oublier, c’est appeler, et les gens d’Occident tranquille, quand ce sera à nouveau leur tour, n’auront plus personne avec qui parler de soif, personne à qui demander de l’eau.

 

Alors, ils suceront leur propre salive, car ce sera trop tard pour se souvenir.

 

Puis ils mourront, exactement comme les autres, les misérables, les suppliants, ceux-là même qu’on avait appris à mépriser du temps de l’Occident tranquille.

 

Il n’y a pas même la place d’une virgule entre la vie et la mort.

 

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