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La Langue de L’1Dex Mag

Stéphane Riand, Nicolas Couchepin, Jérôme Meizoz, Slobodan Despot et Béatrice Riand avaient signé les 5 articles littéraires figurant dans la rubrique « La Langue » dans L’1Dex Mag numéro 1. Dans L’1Dex Mag numéro 2, les signatures littéraires sont le fait de Valentin Prélaz, de Fabien Spina et de Virgile Elias Gehrig. Les titres dans le désordre ? « Noir », « Anémone, ne m’oublie pas » et « Valse blanche ».

Pour commander L’1Dex Mag numéro 2

 

JE SUIS AUX MOTS

 

Je suis aux mots. Je suis aux prés. Je suis aux champs. Je suis dans les champs de mots. Je suis auprès des mots. Je les pétris. Je les mange. Je les dévore. Je les vomis. Je les hais. Je les aime.

 

Je suis aux mots comme l’écrivain est aux lettres, le boulanger à la pâte, l’horticulteur aux plantes, le vigneron à la vigne. Et j’ose: la pute au sexe.

 

Le mot est lancé. Le mot est sexuel avant d’être inscrit dans le texte.

 

L’être des mots est celui qui refuse le textuel, celui qui dit autre chose que le son de la chose, celui qui feint de dire alors que l’écrit des mots n’est que le cri de rien.

 

Le mot n’est rien. Le mot est au pré, il est dans le vol de l’abeille, dans la coupe des fleurs, dans l’artifice de la faucheuse. Le mot est mort.

 

La mort du mot est dans les champs. Ceux que l’on creuse pour y dessiner une tombe. Tomber sur un mot, c’est se fouler la cheville dans un champ. Le mot fait mal. Il faut alors le plâtrer.

 

La phrase l’occulte. Les temps le défont. L’oubli du mot revient à l’oreille de celui qui écoute les borborygmes de l’enfant. Le mot est enfant. Il sourit si l’on veut. Il fait pleurer si l’on peut. Il meurt à être si peu.

Le mort crie. Le mot hurle. Le mot est un précipice. Il est vide. Il est pourtant là, à nos pieds. Un mouvement et on le saisit. Je le sais.

 

Je suis aux mots. Ils me peinent, ils me font mal, ce sont des maux.

 

D’autres mots encore m’affligent, m’irritent, me déshydratent. J’ai soif. Je les bois et ma gorge, de sèche, les absorbe et redevient humide. Je me tais.

 

L’humidité est sexuelle. Elle est inscrite dans le mot qui mouille, qui gargouille, qui feint d’être autre chose que ce qu’il est, un fétu de paille qui pique, un spaghetti salé qu’on recrache, un vin vinaigré qu’on refuse.

 

Le refus des mots est un silence. Le choix du silence, c’est le choix d’un mot absent, d’une honte absoute, d’une tristesse joyeuse.

 

La joie des mots est un souvenir.

 

Le souvenir d’un mot doux, le souvenir d’une affection vraie, le souvenir d’un moment, d’une courbe, de cheveux de paille, de caresses données, de mots à la couleur du jazz, d’un coffre qui s’ouvre, d’une bouteille offerte et de portes refermées.

 

Le mot est mélancolie.

 

Je suis aux mots, comme la vigne est au vin.

 

Le bon vin, dit-on, engendre des bons mots. Des mots à la couleur du cassis, à l’odeur de la lavande, des mots qui sentent le Lubéron, des mots qui disent une crique inconnue.

 

Le mot est con. Mais il est à moi, puisque je suis aux mots. La feinte du jeu de mots est un leurre.

 

L’heure est là de ne pas dire pourquoi le mot fait pleurer.

 

Et le mot imagine alors que le lac est proche, que la coupe de champagne ne sera pas la dernière et que le moment clair est grave.

 

Oui, le mot est grave. Mais qui le sait? Plus personne ne sait ce qu’est un mot. Un mot, c’est bien plus qu’un son, c’est bien plus que des lettres, c’est toute une histoire. Et l’histoire, je le sais, est imaginaire.

 

L’amour des mots est aussi imaginaire. Il est l’oubli d’une perte des sens. Trop de gros mots et c’est l’ivresse. Je vomis mon vin en disant de gros mots qui font du bien.

 

Les mots soulagent. Ils saoulent aussi. Ils saoulent et soulagent à la fois. Le verre est vide, la feuille est blanche, la solitude guette, le lac est proche.

 

Je sus que j’étais aux mots un jour de février. Je sus que mes mots plaisaient.

 

Le plaisir des mots est un trompe-l’œil. Il égare. Il méconnaît le mot même.

 

Le mot m’aime parce que je l’aime. Oui, c’est aussi simple que cela. Mais qui peut le croire? Celle qui m’aime peut le croire puisque les mots l’ont touchée.

 

Avoir une touche avec les mots c’est feindre de pleurer au moment où ils s’inscrivent dans sa chair, c’est croire les aimer au moment où elle chantera «aime-moi».

 

Le mot bien dit est un plongeon. Le nageur s’élève du plongeoir, se tortille dans les airs et fond dans les eaux. Il relève la tête et pense au mot qu’il lui dira hors du bas sein.

 

Les mots ont des jambes, ils n’ont pas de bas. Je les caresse et ils ne disent rien.

 

Les mots se taisent. Ils regardent au loin. Dans le passé.

 

C’était un moment de jazz, une allée où l’on écoutait ce que les mots disaient, ils ne disaient rien de plus que la musique.

 

La musique de ses mots était mienne. Le ciel se couvrait. Le temps passait. Du temps passé surgissait d’autres mots, vains, des petits riens, une différence dans les mots pour dire que le mot même fut un plaisir. Et la vérité du moment est déjà passée.

 

Le mot fuit. L’image du mot est pourtant à portée de doigts.

 

Le mot a une adresse. La sienne, celle où les chevaux vont cueillir les abricots, où les grappes de raison se mêlent au raisin, où les sacs à dos endossent les mots, où les voitures n’ont plus de volant, où les frémissements sont autre chose que des mots.

Le mot a un toit. On y accède par sept escaliers. De béton ou de bois, peu importe.

 

Les mots m’emportent vers son toit. Et toi, peut-être, tu lis sans saisir la portée de mes mots. Mais quels maux peuvent dire les mots du silence?

 

Les mots lancent des éclairs. Ils sont javelots ou fusées, parfois déserts ou desserts, pluies ou orages.

 

Le mot est parfois un puits. On s’y approche. On y glisse une piécette. Un son accompagne le mot rêvé. Et l’habit de la vie du mot se retourne vers celle qui rêve d’un autre mot. Le mot né est échangé. La monnaie est perdue. La plume est offerte. Et la plume se tait parce que le mot est encre.

 

Oui, le mot vrai est ancre. Il est donc nœud.

 

Et le vrai marin sait faire des mots avec des nœuds qui coulent à sa guise, des mots qui roucoulent, des mots qui font frissonner lorsqu’on les tord en les nouant.

 

Renouer avec les mots, c’est renaître, sans forceps, dans la souffrance d’une naissance, c’est croire à une pierre précieuse, qui n’est ni ambre, ni jade, une pierre blanche unique que l’on pend à un cou qui n’est pas le sien.

 

Les mots deviennent ainsi collier de pierres, ils pendent à son cou, ils répondent à ses coups, ils disent tout en ne disant rien.

 

Mon mot est une personne. Une lettre d’un père qui sonne. Une lettre en deux exemplaires. L’original est perdu. L’autre est enfoui.

Les mots sont fous. Ils conduisent vers un cimetière.

 

L’oubli du cimetière conduit à un chemin qui longe un canal.

 

L’âme du canal conduit à une rivière. Et les mots sont ici fleuve, coquelicots et génie.

 

Le génie sait que le jardin est pour lui une simple photographie, déchirée pour être conservée, «poubellisée» pour être rêvée.

 

Le mot se gêne, il devient jeune, il rougit, il surgit, il est sûr de lui, il luit donc même dans la nuit et il devient nocif, excessif et poussif.

 

Et les ifs sont des séditions, celles qui éditent d’autres mots que ceux qui font pleurer en fin d’après-midi.

 

La route des mots est belle. Il pleut, il vente, il fait noir. Celui qui est aux mots rentre chez lui. Il redevient sage, plein de rage et sans courage.

 

Le mot est poltron, affectueux. Eux sont des héros sans peur ni reproche. Et les proches lisent ses mots en ne le comprenant pas, donc en le prenant pour un con.

 

Oui, le mot est con, le mot est construit, le mot est construit comme un poème.

 

Le mot est ici peau et il aime. Il aime qu’on dise de lui qu’il est poème.

 

Mais qui donc peut lire des poèmes? Peut-être ceux qui aiment les jeux de peaux, les jeux de mots, les peaux qui jouent entre elles, les mots qui jouent pour eux.

 

Et les mots chair sont transmis aux êtres chers, à ceux qui savent que pour la voir il ne faut plus avoir de mots. Et c’est alors que le mot sourit.

 

Et le poète se tait. L’arme du poète c’est de savoir se taire. Et le mot alors se terre. Il revient dans le champ, dans le pré, il redevient moi.

 

Et dans un mois, dans un an, dans longtemps, mon mot doux ne sera rien qu’une terre de lettres enfouies ou brûlées, perdues et tristes, toujours galantes.

 

Une terre déconstruite, une terre ménagère, une terre de fruits.

 

Le mot est ici pour moi abricot. Le mot est d’août, il est doux, il est fou, il n’est plus.

 

Le mot a plu, peut-être.

 

Un jour peut-être, ces mots seront les miens. Je les pétrirai de mes mains. J’en ferai un feu. Je respirerai un bon coup. Je leur sourirai et je les verrai s’envoler dans les airs.

 

Je me retournerai pour savoir si je ne suis plus seul.

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