La première page de « J’aurais préféré Baudelaire heureux »

7 novembre 2018

Tu es ma religion. Ma silencieuse.

Je t’observe depuis des années. Je te vois, je te vis. Je te regarde, je me regarde.

Une façade peu avenante, délavée par le temps. Un peu blanchâtre, un peu jaunie. Des yeux aveugles, des iris à la transparence déchue que traversent les chats errants du quartier qui viennent s’y réfugier pour y trouver la paix que la rue ne permet pas. Une carcasse vide qui résonne pourtant de leurs querelles intestines.

Un toit de guingois, sur lequel nichent les mouettes dont les cris perçants vous agacent. Ou pas. Une végétation qui s’enracine, bouscule les tuiles. Les fait chuter parfois, et alors elles se brisent.

C’est une maison blanche, entourée d’une végétation disparate, qui s’écroule lentement, victime de l’indifférence générale. On ne l’entend pas se plaindre, non, on la voit qui s’affaisse un peu plus chaque jour. Elle lutte bravement contre les intempéries, cherche à retenir les volets qui claquent et la giflent lorsque la tramontane s’en vient. Elle se débat entre les pins qui l’enserrent et l’étouffent un peu plus à chaque heure qui passe. Résiste depuis presque siècle. Seule. D’abord face à la mer. Puis face à toutes les tourmentes d’automne. Entourée sans l’être vraiment.

Il y a bien un mur, mais fragile.

Derrière, un vieil immeuble blanc, imposant. Il la protège du vent et des embruns. Devant, des petites villas, des chalets comme les appellent encore aujourd’hui les vieilles familles qui en disposent toujours. Et se connaissent toutes.

Dans l’une d’elle, juste en face, vit un écrivain, fils d’un archéologue célèbre, lui-même fils d’un poète reconnu. Il a un fils. Et naturellement, il écrit, mais pour le théâtre. Une famille qui ne vit que pour l’art et la pensée. A chaque génération, un talent. Pour l’archéologue, il fut hélas contrarié : il aurait souhaité être sculpteur, mais sa mère refuse qu’il se perde dans le Paris des Années Folles, et fraye avec la bohème cosmopolite, et s’enivre avec Picasso, Braque ou Modigliani dans les gais cafés de Montmartre. Plutôt que plonger en lui-même pour fouiller ses propres entrailles, il éventre donc la terre. Et son fils, poète et écrivain, un temps architecte, construit aujourd’hui ses œuvres comme un bâtisseur de cités antiques, dans lesquelles il égare ses lecteurs avec une joyeuse perversité.

A un jet de pierre vit celle qui fut sa muse. Celle qui lui résiste toujours, par plaisir ou par dépit, nul ne le sait, elle encore moins. Ils s’aiment donc, puis se séparent, depuis près de quatre décades. L’un ne se marie pas, l’autre le fera par deux fois, pour mieux le contrarier. Mais jamais la relation ne s’interrompt vraiment. Lui, jeune, l’observe qui lisait sous le porche, et tous les jours lui glisse un poème qu’elle s’empresse d’oublier. Elle, vive, joyeuse, croquant la vie sous toutes ses formes, ne comprend rien à cet homme si déroutant, qu’elle croit prisonnier de ses livres alors qu’il y libère au contraire toute la puissance d’un esprit fécond. Il la veut chez lui, entre trois colonnes d’ouvrages poussiéreux, avec le silence qui convient pendant qu’il pense à ce qu’il va écrire ou écrit ce qu’il pense, elle veut danser le tango, porter des lunettes rouges, des lunettes bleues, sortir et voyager, parler encore, parler toujours et puis rire et ne s’occuper de rien.

Plus loin, d’autres mondes.

Et le mien.

 

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3 thoughts on “La première page de « J’aurais préféré Baudelaire heureux »”
  1. Béatrice Riand, tout comme l’homme dont elle parle dans cet extrait, « égare ses lecteurs » pour un temps, mais sans perversité aucune. Au contraire. Evidemment que si l’on n’aime pas les mots et leurs merveilleux détours, l’on n’aimera pas…

  2. ET bien moi, qui apprécie l esthétique des mots, j aime beaucoup cette entame qui me fait penser à du Anatole France.Cette première page me rappelle mon livre de chevet actuel,L âme du monde de Frederic Lenoir.

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