Professeur de littérature, Béatrice a vu sa carrière ruinée par un supérieur hiérarchique indélicat. Grâce à l’amour et à l’écriture, elle a surmonté cette épreuve qu’elle qualifie de «meurtre psychique».

Les faits remontent à presque 20 ans, mais ils ont modifié ma vie à tout jamais. J’étais une jeune enseignante pleine de vie, de projets, d’ambition et je n’ai pas tout de suite compris ce qui m’arrivait. Ça a commencé par des critiques répétées sur mon travail, des brimades, des comportements déplacés. L’auteur était le directeur de l’établissement qui m’employait. Il avait le double de mon âge et pleins pouvoirs sur les heures qu’on m’attribuait. Il disait aux femmes qu’il fallait être gentilles pour avoir des heures, pour avoir droit à un salaire.
A l’époque, la profession était bouchée, beaucoup de profs cherchaient du travail. Il aurait fallu changer de canton, mais j’étais mariée et ce n’était pas envisageable. J’étais coincée.
Durant cinq ans, j’ai subi ses attaques en règle sans réussir à me défendre. Cela s’est peu à peu aggravé, avec des remarques sexistes, des attaques sur mes tenues vestimentaires, des abus de pouvoir, des menaces, des contraintes.
Il se permettait des remarques en public sur ma vie sexuelle ou mes supposés nombreux amants. Il a été jusqu’à m’ordonner de me mettre en maillot de bain devant des élèves adolescents lors d’une journée en kayak! J’étais terrorisée, je craignais de me retrouver seule avec lui, comme d’autres enseignantes d’ailleurs.L
Tout le monde était au courant de la situation et malgré mes nombreuses démarches pour le dénoncer et le neutraliser, rien ne bougeait. Il réussissait toujours à mettre en avant ses compétences, sa réputation. Malgré le fait que j’avais documenté ces abus, gardé les rapports médicaux et recueilli le témoignage de mes collègues, rien n’y a fait. Il a fini par être démissionné mais, de mon point de vue, jamais sanctionné. Il dépose alors trois plaintes pénales, notamment pour diffamation. Nous sommes en 2002 et ma vie tourne au cauchemar. Je dois subir des expertises psychiatriques, que je vis comme un viol intérieur. Enceinte de jumeaux, je perds l’un des deux bébés et m’enfonce dans la dépression.
L’amour sans préavis
Dix ans de procédure n’ont abouti à rien, ni sur le plan pénal, ni sur le plan civil. Le seul point positif a été la rencontre avec mon avocat, qui est devenu mon second mari et le père de mes deux filles. C’est un cliché, mais il a été mon roc, mon sauveur. J’avais demandé expressément une femme pour me défendre dans cette affaire, mais c’est lui qui a pris en charge mon dossier et tout est allé très vite dans les démarches, je ne pouvais plus en changer. Mon premier époux n’a jamais compris la gravité de ce qui se passait dans cette école et ne me soutenait guère. Mon avocat aussi était marié, et père de famille, mais ça ne se commande pas, ce fut le coup de foudre.D
Il m’a déclaré son amour et proposé de m’attendre un an. Il a été doux, gentil, m’a beaucoup écrit, des poèmes, des mots de réconfort alors que ma grand-mère espagnole adorée se mourait. Aujourd’hui, nous avons deux filles de 13 et 16 ans, et notre couple est solide malgré les circonstances qui ont marqué le début de notre histoire. Notre relation est basée sur un immense respect mutuel, une manière identique de fonctionner intellectuellement et le partage de nombreux centres d’intérêt. Il m’a épaulée jusqu’au bout, prêt à aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, mais j’ai renoncé, lasse des procédures.
La vie reprend le dessus
J’ai continué à travailler jusqu’en 2010, mais malgré un congé sabbatique de 2 ans, ma santé n’a fait que décliner. Très amaigrie, souffrant de nombreuses douleurs physiques et d’hypoxie (je ne pouvais plus respirer), j’ai finalement été arrêtée en milieu d’année scolaire. J’ai passé ensuite deux ans à dormir pour récupérer. Finalement, l’écriture m’a aidée à relever la tête et j’ai décrit chaque étape de ce que j’avais vécu dans un livre.
Si j’ai pris la plume, c’est d’abord pour laisser une sorte de témoignage à mes filles, victimes collatérales de mon combat.
Ce n’est pas facile d’avoir une maman en mauvaise santé. L’aînée, surtout, est très craintive. Toutes deux ont peur qu’il m’arrive quelque chose. Je suis très vite fatiguée, des choses toutes simples me demandent beaucoup d’énergie.
Il y a aussi la villa des années 30 que j’ai achetée, il y a trois ans, dans la station balnéaire où je passais mes vacances enfant, près de Barcelone, et qui constitue une magnifique métaphore: c’était une ruine et c’est en la rénovant que je me suis reconstruite. Là-bas, à 80 mètres de la mer, j’ai également eu la chance de rencontrer, en voisin, un célèbre écrivain catalan, qui m’a prise sous son aile. Aujourd’hui, je m’accepte comme je suis, très fragilisée mais toujours debout. J’ai beaucoup perdu, mais je me suis aussi enrichie. Je le sais, près de la mer, j’écrirai encore.
Je reste toutefois consternée de voir qu’en Suisse, le harcèlement n’est pas pénalisé alors qu’il l’est en Espagne ou en France. Ici, malgré les récents scandales, il n’y a aucune volonté politique de protéger les femmes de ce type de comportements.
Bravo à vous madame, vous pouvez être fière de votre combat….c’est impressionnant l’indifférence dans laquelle baigne le harcèlement, bien que le Valais dispose d’une loi sur les violences domestiques ( rien à voir évidemment dans votre cas ) bien que la Suisse ait ratifié, je crois la Convention d’Istanbul, de l’ONU contre les violences faites aux femmes, une indifférence glaciale et un je m’en foutisme sidérant règnent toujours dans certains cas voir dans certaines situations ? alors quand est-ce que l’on va enfin comprendre que la violence est exponentielle ( toutes les statistiques le démontrent aujourd’hui) mais que ce n’est ni avec l’ignorance, ni avec le silence, ni avec les tabous, ni avec les » laisser faire » …ou les : il faut respecter la liberté individuelle,,,que l’on va avancer ??? quand va-t-on se rendre compte que l’on avance pas du tout mais que l’on lègue aux générations futures le poids de nos silences, de notre indifférence, et de notre incapacité à faire face et à résoudre les problèmes ??
le poids des responsabilités que nous avons refusé de prendre ???
J’ai envie de dire même si la vulgarité est vulgaire : merde aux cons, merde aux impuissants, merde aux aveugles et merde aux sourds et aux muets……………en souvenir de la parole qui disait : que celui qui a des yeux voie et que celui qui a des oreilles entende…
Bravo Béatrice,
Oui lorsque nous sommes maman de filles cela fait encore plus peur tout cela!
J’ai le sentiment que nous baignons encore dans une société dotée de certitudes infondées comme quoi tout est beau et qu’il n’y a pas à s’en faire, même si on traverse l’enfer! Tant que cela ne touche pas sa personne ou des proches c’est un pur déni, comme si des choses n’existaient pas. Et puis, cela ne nous concerne pas. Chacun pour soi. Enfin bref.
L’importance de l’héritage Béatrice tu l’as saisi à bras-le-corps et c’est admirable. Tu as cette conscience que peu ont. On ne laisse pas seulement des yeux marrons, des yeux bleus, mais aussi tous les marrons qu’on aura reçu et les bleus au coeur. Alors oui, le travail sur soi et du coup aidant pour les autres, publiant la vérité, osant, oui il faut un immense courage pour oser dire l’indicible, tenter de se débarrasser au mieux du poison, de cette coupe qu’on nous aura fait boire, c’est le plus haut et noble « travail » du monde après celui de maman. Courage dans cette voie dont encore trop peu de monde emprunte…
Deux choses : tout d’abord un petit film qui vous montre réceptionnant les copies de votre livre, cette petite séquence dure à peine une minute. Elle est emprunte d’une telle émotion qu’elle seule donne envie de lire ce livre, et éclaire ensuite toute la violence contenue dans ces pages ! J’ai aimé ce livre et je le conseillerai à toutes les filles !