IL EST CINQ HEURES, LA JUSTICE S’EVEILLE (39). UN SI BON PETIT CAMARADE

18 mai 2019

I

 

En 1973, en classe de syntaxe, à la fin de l’année, au lycée-collège de Sion, j’ai obtenu le prix de camaraderie. J’ai reçu à ce titre L’Archipel du Goulag de Alexandre Soljenitsyne.

 

II

 

Lorsque les choses se dégradèrent à l’Etude du Ritz, après le 17 septembre 2007, et qu’une procédure arbitrale, dirigée par Marie-Claire Pont [mon héroïne préférée de ce feuilleton rebondissant], Zouzy, Tonino de Bourgogne [il aime tant le Pommard] et Filou de Charles-Henri eurent la bonne idée de proposer comme témoins deux inimitables personnages de notre république : Maître Michel Ducrot et Maître Albert Rey-Mermet. Ces deux amis de longue date, deux très fins juristes et avocats, le premier avec une expérience de greffier, le second doté aujourd’hui d’une expérience de juge cantonal, l’un docteur en droit et expert dans le contrat de bail, l’autre très avisé dans le champ de la propriété intellectuelle. Leur audition fut très rapide, car tous deux se sentaient assez étrangers à ces inimitiés organisées. Mais, tout de même, ils m’ont surpris, je dois l’avouer. A l’époque, au moment de leur audition, en l’an 2009 ou 2010, je n’ai pas trouvé l’anecdote que je vais conter très drôle; mais, aujourd’hui, elle est d’une saveur sans pareille. Je ne résiste donc pas à vous faire savoir que ces deux hommes se retrouvèrent à l’invitation du juge fédéral Pierre Ferrari, à son domicile à Martigny, autour d’une table certainement bien fréquentée, avec, à leurs côtés, l’époux de l’autre Béatrice, une Ayentôte pur jus. Et les deux éminents juristes de raconter au juge-arbitre la même anecdote, celle de mon inestimable ami Zouzy disant à la tablée que, s’il était perdu au fond de nulle part, malade et sans espoir, dans le Sahara ou dans le désert de Gobi, l’homme qu’il appellerait à son secours sans la moindre hésitation serait Stefano, votre serviteur.

Que je vous rassure : si Zouzy des Mayens-de-Sion, sans le sou, sans moto et sans pansement, songeait, en imagination, à son petit camarade sous le soleil africain, ce n’est assurément pas en raison de mes qualités à la course d’orientation. Etant moins radin que ne le prétendent ses rares ennemis, il m’eût certainement fait accompagner par un homme de terrain qu’il aurait chichement indemnisé. En revanche, il imaginait, dans sa petite tête qu’il croit bien faite, que j’irais au bout de ma mission et qu’il reviendrait frais et dispos dans son pays natal.

Un si bon petit camarade l’eût tiré de ce mauvais pas.

 

III

 

A une date incertaine, mais fort proche de celle de la parution de cet article du Nouvelliste [la copie de ce document historique sera produite plus tard à fin de rafraîchissement de notre mémoire commune si volatile] annonçant les difficultés pénales graves auxquelles avait été un instant confronté Philippe Loretan, Zouzy vint dans mon bureau et me dit : « Stef, j’aimerais te parler, viens dans mon bureau ». Si vous ne comprenez pas pourquoi Hildbrand se déplace à l’ouest pour faire sa demande, puis revient à l’est pour en parler, ne vous inquiétez pas, je n’ai jamais résolu cette énigme. Peut-être se rassurait-il en position d’autorité derrière son bureau et ne se sentait-il pas à l’aise d’être dans la position du client derrière son bureau.

Ce jour-là, il me dit : « Je me fais du souci pour Philippe. Il ne supporte pas cette procédure pénale. Il y a des risques. Tu connais son histoire. Il faut que nous le sortions de ce mauvais pas. Et je sais que tu peux m’aider. Voici ce que j’ai imaginé, dis-moi ce que tu en penses ».

Le plan qui a été concocté ce jour-là vaut tous les romans policiers. Les plus curieux d’entre vous voudront interroger avec douceur Michel Ducrot ou André Franzé, l’ancien procureur. Ils échoueront pourtant dans leur vaine tentative de satisfaire leur curiosité insatiable. Je pourrais tout au plus, sous la torture, vous refiler l’idée d’en parler avec Christian Constantin. Même Cocotte n’a pas osé enquêter sur ce terrain éminemment miné. Seuls les abonnés de L’1Dex, ce petit blog-media improbable, pourront, s’ils ne sont pas piégés, faire semblant de savoir quelque chose de ces secrets d’alcôve.

Moi, la seule chose que je veux que vous reteniez pour la suite, est que je fus réellement un bon petit camarade, qui ne craignit jamais de mettre les mains à la pâte. Avec son incommensurable capacité à faire croire qu’il aime tout le monde, Zouzy n’a jamais craint de remonter au moins une manche de ses chemises.

Un si bon petit camarade.

 

 

IV

 

Un jour, il y a bien plus de vingt ans, Filou, émérite fouille-au-pot (1), décida, en l’absence de Bernard Détienne, d’organiser une séance au sommet. Au cours de ce moment de fraternité humaine, j’ai appris que Proustinet avait été préalablement informé de la démarche, Zouzy peut-être aussi, mais je ne mettrai pas main aujourd’hui au feu pour l’attester. En revanche, voici que j’appris à cette occasion-là : Bernardo trafiquerait son agenda et s’inventerait des rendez-vous pour pouvoir améliorer son handicap au golf  (2). Une vraie escroquerie, je vous le dis ! Filou éructait, Antoine baissait la tête et Zouzy trouva la solution : « Stef, tu es un vrai ami de Bernard. Va lui parler, explique qu’il faut qu’il se reprenne. Nous sommes une vraie famille, j’ai confiance en tes capacités de remettre Bernardo sur le bon chemin ». Stéphane, contrairement à ce que vous supposez, naïfs lecteurs, ne sait pas dire non.

Et me voilà, le soir suivant, tentant, maladroitement ou pas, d’expliquer à mon associé que son goût immodéré du golf peut entraver l’intensité de ses recherches juridiques (comme si, en Valais, la qualité d’un mémoire avait jamais fait changer d’avis à un magistrat !). En substance, la réaction de Bernard Détienne fut simple : « je vais réfléchir ».

D’aucuns imaginent Bernard lent à la détente. Quelle erreur de jugement ! L’agilité d’esprit de Maître Détienne atteint son acmé lors de la séance du lundi suivant. A cette occasion, Bernardo avait préparé une description au vitriol de ses associés. Je m’en voudrais de tenter de rapporter ces paroles si lointaines (3), mais les portraits assassins qu’il fit de ses trois compères furent à l’aune de sa perspicacité. Je fus, je dois le concéder, épargner. Peut-être a-t-il apprécié un peu ma franchise, un mot que les trois autres ont dû sauter lorsqu’ils ont parcouru le dictionnaire de l’Académie française.

Après ces trois exécutions sommaires, Détienne dit : « je quitte l’étude, je réglerai les détails financiers avec Stéphane « .

Une semaine plus tard, une convention fut signée par Bernardo et son si gentil petit camarade.

 

V

 

Un matin, à ma grande surprise, Zouzy vint dans mon bureau et s’assit sur une chaise. Il était défait : « Stef, j’ai besoin de te parler ». Je l’écoutai. Le début de son propos me fit sourire : « J’aimerais d’abord te dire que j’ai décidé de ne pas t’inviter au mariage de ma fille, à Alba. J’aimerais t’expliquer pourquoi ». Je l’interrompis de suite : « Zouzy, no souci. Tu sais bien que ces mondanités, c’est pas mon truc. Je préfère un plat de spaghettis et du thon aux oignons, à la bonne franquette. Alors, arrête tes simagrées. » Il reprit : « Ouf, je savais que tu comprendrais ». Je n’avais rien compris, et je m’en fichais comme de la couleur des caleçons de Thierry Ardisson. Ce vieux membre du Lions’ Club continua : « tu sais, comme c’est important pour moi ce mariage. Tu sais aussi que c’est pas facile pour moi de me retrouver avec toute la galerie des têtes accompagnant mon ancienne épouse, y compris Eve-Marie. Alors, j’ai téléphoné à Philippe et je lui ai demandé de m’y accompagner avec  Antoine ». Silence. Silence. Silence. « Il m’a dit non. Et j’ai appris qu’il a préféré faire du vélo avec l’un de ses amis. Je n’arrive pas à supporter cela. Je ne veux plus lui parler ».

Un si bon camarade sut le réconforter : Zouzy sortit de la séance de thérapie apaisé.

 

VI

 

Pour que vous savouriez pleinement la suite de l’aventure, je vais vous conter enfin ce jour du printemps 2006 où Antoine et Zouzie m’ont invité, avec la mastercard de l’étude, à partager un repas dans les jardins du restaurant de la Sitterie.

La journée était belle, le soleil luisait, le cerisier de ma maison de Gravelone était en fleurs.

Peu avant le dessert, après avoir échangé sur les qualités incomparables de nos magistrats les plus inventifs, sur Jo le Shérif et ses subordonnés ou servants du moment, Zouzy a lancé le débat sur l’unique point à l’ordre du jour : « Nous avons discuté avec Antoine; la vie commune avec Philippe devient insupportable; les séances d’associés du lundi matin sont invivables; je ne veux plus m’y rendre; les secrétaires se plaignent; tu sais très bien que ses hauts et ses bas sont inacceptables. Nous avons beaucoup réfléchi, nous ne voulons plus travailler avec lui. »

La journée était magnifique; j’étais d’excellente humeur; le cuisinier avait été parfait. Je leur parlai ainsi : « Zousy, tout ce que tu dis est profondément vrai, mais rappelle-toi ce que tu nous a dit si souvent, lors des fêtes de Noël, lors de nos sorties communes : nous sommes une famille, et dans les familles, on supporte les différences, on va chercher celui qui se noie et on relève celui qui se dirige vers le précipice. Alors, prenez votre courage à deux mains, il vous aime tant, il saura une nouvelle fois se reprendre. »

Et c’est ainsi que l’on décida de rester une grande famille unie.

Jusqu’au 17 septembre 2007.

Un lundi matin.

Après une mémorable soirée au théâtre du Baladin, à Savièse.

 

Et c’est ainsi que, dans les jardins de La Sitterie, le si bon camarade que je fus s’opposa au désir ponctuel de Proustinet et de Zouzy de virer de l’étude celui qui provoquait alors chez eux des maux d’estomac assortis de crises de foie ou de méchantes coliques intestinales. J’avoue que les prestations répétées de Philippe de la Chanterie les lundi matin avaient de quoi faire frémir les esprits les plus posés de  la république et canton du Valais : on ne dira pas le nombre de fois où ce brave phénomène de la cité sédunoise a voulu virer une secrétaire en état de grossesse, une apprentie hérensarde ou une stagiaire pas asse brillante. Mais, dans les familles, il suffit d’un bon camarade pour éviter le désastre programmé.

Mon frère avait l’habitude de dire : « Il est gentil, il est gentil ce mec, oui il est vraiment gentil », lorsqu’il voulait spécifier la connerie abyssale d’autrui.

Moi, je crois que la gentillesse, c’est une vraie qualité.

Parole du si bon petit camarade que je fus.

 

VII

 

Je relis L’Archipel du Goulag.

Un grand livre et l’un des vrais cadeaux qui m’ont accompagné jusqu’à aujourd’hui.

 

 

 

 

(1) Personne tatillonne ou excessivement curieuse

(2) Comme si quelqu’un doutait que le temps passait sur un green ne relevait pas d’un excellent travail de marketing au bénéfice de l’association d’avocats

(3) Si Bernardo a conservé des notes de cette inoubliable partie de barreau, c’est bien volontiers que je les éditerai dans le strict respect du secret du confessionnal

(4) Note sur l’illustration : la truffe blanche d’Alba est la plus chère au monde (750 grammes = 100’000 euros), celle que l’on offre aux vrais amis.

 

 

 

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Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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