A l’initiative de Marie-Thérèse Chappaz, Olivia Seigne s’est transformée en Corinna Bille et Roland Vouilloz en Maurice Chappaz dans la maison de Maurice Troillet dans laquelle la vigneronne cultive sa passion de la vigne et de la vie. Les deux comédiens, magnifiques, ont lu des extraits de la correspondance échangée entre 1942 et 1979 par les deux écrivains. Les comédiens ont choisi de parcourir la période de l’éclat de l’amour de Corinna pour Maurice.
Les spectateurs auditeurs sont équipés de casques audio, qui leur permettent de se balader dans la propriété de Marie-Thérèse pendant la lecture. A l’invitation de hasard de Marie-Thérèse Chappaz, j’ai grimpé quelques marches à l’intérieur de la maison pour me retrouver dans le bureau qui a pu être celui de Chappaz au moment même où Roland Vouilloz répondait à l’amour de Corinna en devenant par sa seule signature vocale Maurice Chappaz. Un frisson de plaisir me saisit, né de la conjonction de ce moment où la voix de l’acteur, transmise par le casque, coïncidait avec le regard porté sur le bureau de l’écrivain dont les yeux étaient happés, en imagination, par les vignes et le village de Fully.
Corinna Bille, trop peu enseignée dans les écoles de chez nous, est un grand écrivain. Un très grand écrivain, dont le timbre de ses mots a été en ce samedi soir si incroyablement transcrit par Olivia Seigne. Devant cet amour éclatant d’une femme empli de poésie et d’images si personnelles, Maurice a finalement osé lui dire oui pour cette aventure conjugale, qui n’a pas dû être facile tous les jours. Mais les deux époux ont su aussi créer un intime lointain laissant l’autre se perdre dans l’écriture pour le retrouver si magiquement proche dans leur correspondance. Et Maurice devint Chappaz (lire, me recommande-t-on autour de la table, « Le Livre de C »).
Un peu de pain de seigle, de fromage et de vin blanc de Marie-Thérèse pour prolonger l’émotion communiquée avec tant d’intensité par Olivira Seigne et Roland Vouilloz. et un échange animé avec un acteur que, avouons-le, on préfère, à cause du scénario, dans le rôle de Maurice Chappaz que dans celui du méchant de Station Horizon.
J’ai envie de penser que Marie-Thérèse Chappaz répétera l’exercice à d’autres occasions, le livre étant le compagnon tout à fait désiré de la vigne.
Un grand bravo à tous les initiateurs de cet heureux mariages de correspondances poétiques entre le vin et l’écriture.
Post Scriptum : j’ai renoncé à contre-coeur à me rendre aux Caves du Manoir pour les Racontars arctiques des Deux Reines, L’1Dex m’attendant !
JOURS FASTES
Jours fastes. Correspondance 1942-1979
Édition établie et annotée par Pierre-François Mettan, avec la collaboration de Céline Cerny, Fabrice Filliez, Marie-Laure König, sous la direction de Jérôme Meizoz.
Cette correspondance est un document d’histoire littéraire de premier plan. Il fournit d’une part de précieuses informations sur la vie des années 1940 à 1975 en Suisse romande, et suscite d’autre part réflexion en matière de littérature, notamment sur le lien entre cette « province française qui n’en est pas une » (Ramuz) et ce qui se joue à Paris. Il soulève enfin des questions culturelles à plus large échelle, d’ordre économique et social. Nous avons là ce que les historiens appellent des « archives de la vie privée ». Apprenant par exemple le choix de Corinna Bille de vivre seule, en 1944, à Lausanne pour la naissance du premier enfant alors qu’elle est toujours mariée ailleurs, le lecteur découvre comment une femme démunie peut rester coquette et suivre les conférences savantes de Charles Albert Cingria sur la musique médiévale ; puis, mère au foyer de trois enfants en Valais, région de tradition très catholique, comment elle parvient à se ménager une fenêtre dans sa journée pour écrire. Les différends entre les deux époux au sujet de l’alimentation et de l’éducation sont d’autres éléments aussi passionnants.
Elle, Corinna, rêve d’une « chambre à soi » (selon l’expression de Virginia Woolf) mais aussi de voyages lointains. Lui, Maurice, toujours sur la route, passe de périodes de grande vitalité à des moments d’abattement et de mélancolie. La lettre devient une méditation qui lui permet de s’expliquer. Ce qui frappe, c’est la continuité et la longévité dans l’attachement.
A l’interface de la vie privée et publique, le genre de la correspondance se lit autant comme un documentaire que comme une fiction romanesque, en tout cas pour ce qui est de cette exceptionnelle saga conjugale.
biographie
Maurice Chappaz, né en 1916, est décédé le 15 janvier 2009. Poète, prosateur, pamphlétaire – Les Maquereaux des cimes blanches est un livre emblématique de son œuvre et n’a pas vieilli depuis 1976 –, il était devenu un écrivain prophétique qui combattait contre la dégradation de la terre et en particulier de la montagne. Jaccottet dit de lui : «A l’image d’un Rimbaud, il avait l’élan d’un adolescent-poète qui a su maintenir la grâce une fois la jeunesse finie. J’étais émerveillé par sa vivacité d’esprit.»
biographie
Corinna Bille (1912-1979), romancière et auteur de nouvelles proches du fantastique, excelle dans les fictions courtes. Elle a reçu en 1975 la Bourse Goncourt de la nouvelle pour La Demoiselle sauvage. Dans un monde cartésien, informatisé, son œuvre propose un retour aux sources et une quête de l’unité primordiale.

