DON QUICHOTTE A SION. LA MISSION IMPOSSIBLE DE STEPHANE ALBELDA ET DE NOVA MALACURIA

3 août 2019

LE TOM CRUISE DE CHEZ NOUS

 

Qui est Stéphane Albelda ? C’est le Tom Cruise du Valais culturel. L’homme des missions impossibles que nous autres, pitoyables valets des spectacles, refuserions de tenter, coincés dans l’impossibilité supposée de rendre possible le déploiement théâtral d’un chevalier de La Mancha de là-bas. Mais, Tom Cruise, recevant ses ordres d’une bande sonore qui se détruira en quelques secondes, ne pâlit pas et ose s’approcher de quelques compagnons d’aventure pour tenter l’impossible mission. L’imitant, Stéphane Albelda, recontruisant Nova Malacuria, ne craint pas de regarder droit dans les yeux le grand Cervantès et de lui dire : « Tu me demandes l’impossible, je vais le rendre possible grâce à mes compagnons de route. Tel est le commencement de l’histoire de « Don Quichotte ou le possible chevalier impossible ».

Après avoir affronté, en guise de hors-d’oeuvres, Littoral, Van Gogh, Caligula, Dracula et Shakespeare, suivant symboliquement le chemin de Tom Cruise qui avait réussi cinq missions impossibles avant la magistrale  sixième, entre l’aube et le crépuscule, Stéphane Albelda reçut lui aussi l’injonction intime de se lancer dans une autre mission impossible, celle de faire vivre l’amoureux de Dulcinée dans l’Amphithéâtre du Lycée-Collège des Creusets.

Professeur de français dans le quotidien (peut-être un peu parce que son immense talent est mieux rémunéré en classe que sur scène), Stéphane Albelda, dans le réel de la vie, est un metteur en scène, un créatif de moments de magie théâtrale, au cours desquels il convie la Cité à distinguer le vital du superflu.

Don Quichotte de Malacuria fut tout simplement fabuleux.

 

L’INGENIEUX DON QUICHOTTE [WIDIPEDIA]

 

L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche ou L’Ingénieux Noble Don Quichotte de la Manche (titre original en espagnol El ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha) est un roman écrit par Miguel de Cervantes et publié à Madrid en deux parties, la première en 1605 puis la seconde en 1615.

À la fois roman médiéval — un roman de chevalerie — et roman de l’époque moderne alors naissante, le livre est une parodie des mœurs médiévales et de l’idéal chevaleresque, et une critique des structures sociales d’une société espagnole rigide et vécue comme absurde. Don Quichotte est un jalon important de l’histoire littéraire et les interprétations qu’on en donne sont multiples : pur comique, satire sociale, analyse politique. Il est considéré comme l’un des romans les plus importants de la littérature mondiale et comme le premier roman moderne.

Le personnage, Alonso Quichano, est à l’origine de l’archétype du Don Quichotte, personnage généreux et idéaliste qui se pose en redresseur de torts.

 

LE DON QUICHOTTE D’ALBELDA

 

Pour Michel Foucault, Don Quichotte est « à l’autre extrémité de l’espace culturel, mais tout proche par sa symétrie, ce poète qui, au-dessous des différences nommées et quotidiennement prévues, retrouve les parentés enfouies des choses, leurs similitudes dispersées »; pour Günter Grass, c’est « le noble chevalier, l’idéaliste, qui se bat contre des moulins à vent, le rêveur qui prend ses hallucinations pour la réalité, le fantasque, le maître et son valet, les pieds sur terre, le valet prosaïque. C’est un couple que nous retrouvons encore dans notre réalité, à la fois alliés et adversaires. C’est un duo qui résiste aux temps qui changent »; pour Michel Onfray, « Don Quichotte est l’intellectuel, celui pour qui l’idée prime sur le réel, quitte à affirmer que les moulins sont des géants à combattre. Sancho est l’homme du bon sens, l’anti-Machiavel qui, dans un passage du roman, gouverne un royaume de façon épicurienne, avec justesse. Sancho serait le véritable héros du texte »; pour José Saramago, « « Don Quichotte s’obstine à ne pas être lui-même, mais à être celui qui sort de chez lui pour entrer dans ce monde parallèle et vivre une nouvelle vie, une vie authentique. Je crois qu’au fond, ce qui est tragique, c’est l’impossibilité d’être quelqu’un d’autre ».

Mais qu’est le Don Quichotte de Stéphane Albelda ?

Comme je le sais fervent de Camus, je pourrais risquer de peu me tromper en disant que Don Quichotte n’est que l’occasion, certes sublime, pour Albelda de vivre, de vivre vraiment, s’entend, par et à travers le théâtre, cette aventure humaine, d’hommes, de femmes, de chair, de sang, de cris, de larmes, de conviction, d’attentes immédiatement oubliées, parce que le désir est là, de la première répétition à la fermeture finale du rideau, avec tous ces instants incomparables réunis sur une scène pendant deux heures. Don Quichotte, pour Albelda, c’est aussi le temps qui lui a fallu pour transpercer l’oeuvre et le temps, et décider de créer son Don Quichotte, inimitable, mais immédiatement reconnaissable, le sien, pas celui d’un autre, mais tellement identique à l’universalité de tous les autres. Le désir du Don Quichotte de Nova Malacuria en 2019, c’est le désir de cette troupe d’affronter ensemble, mais dans la vérité du théâtre, un monstre romanesque, ce lecteur éperdu de romans de chevalerie, notre frère à tous, si l’on y regarde de près.

La caractéristique d’Albelda, de tous les grands créateurs en fait, est de faire surgir l’universel vu par un oeil singulier. Le metteur en scène est ici naturellement aidé par un roman magnifique et par un auteur éternel, Cervantès, mais le regard intime que porte sur Don Quichotte ce créateur de chez nous appartient à quelque chose qui, déjà, le dépasse.

La patte d’Albelda, un truc simple à première et courte vue, c’est de « voler » une grande oeuvre et d’en faire cette chose à nulle autre pareille. En cela, il est un peu « un voleur de mots », mais il ajoute dans son forfait ce petit rien inouï qui lui est propre et qui laisse dire aux spectateurs, à la sortie, « c’est du Albelda », « c’est trop super », « c’était trop bien ».

Pour s’attaquer au monument littéraire de Cervantès, il faut avoir en soi cette folie de Don Quichotte et être certain d’être accompagné à travers l’Espagne par des compagnons de route qui ne craindront pas de franchir parfois ces territoires ailés où notre être s’en va rejoindre l’âme du « chevalier errant à la triste figure ».

Lorsque Don Quichotte de la Mancha chute de l’immense cheval de bois sur lequel l’avaient convaincu de monter des seigneuries de là-bas pour le ridiculiser, lui et Sancho Pança, au-delà de la fresque pathétique dont ils furent les victimes désignés, gardèrent cette infinie noblesse que l’on voudrait conquérir et la brandir à la face de la mocheté du monde.

Stéphane Albelda, hispanique d’origine et ami de la tolérance et de la liberté, réussit même le tour de force (interprétation personnelle toute politique !), dans la même scène, de ridiculiser la Catalogne et de sauver Don Quichottte, donc l’Espagne, par la grâce d’une magnifique Catalane. Le doigt est ici pointé vers cette grandiose Espagne qui pourrait avoir la sagesse de Cervantès Albelda et accepter que la Catalogne, dans une liberté choisie, sauve l’Espagne !

Dans les missions impossibles de Tom Cruise, le scénario, toujours imprévisible, laisse le spectateur médusé par l’audace du héros, par sa ruse et par sa perspicacité courageuse. Dans la même veine, Stéphane Albelda, se détachant de l’oeuvre de Cervantès, ne craint pas de mettre presque dans les mains de Dulcinée la lettre que lui adresse Don Quichotte et qu’a perdue Sancho Pança. Le coup semble improbable, Pourtant, imaginez Tiger Woods, sur le trou 7 à Crans-Montana, face à la beauté des Alpes, se saisir d’un bois 3 et réussir le coup parfait, « a hole in one », sous un soleil éclatant. La métaphore sportive peut paraître inopportune, alors, simplement, revivez la dernière scène de « Douleur et Gloire » de Almodovar, et imaginez Albelda tenter d’atteindre cette grâce-là sans vouloir y toucher.

Peu avant le début de cette première, un importun a interrogé le metteur en scène : « Es-tu content de toi ? ». Le créateur de ce Don Quichotte valaisan répondit simplement : « En tout cas, j’ai donné tout ce que j’avais dans le ventre ».

Sédunois et Citoyens du monde, empressez-vous de ne pas manquer ce Don Quichotte né en Valais.

Bonjour à Sancho Pança !

 

 

Illustration : le chapitre le plus fameux du livre de Cervantès, celle du chevalier errant luttant contres les moulins à vent

 

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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