Sais-tu, oh toi, magnifique Catalane qui m’a accompagné ce soir, une fois encore, au pays de Don Quichotte, qu’un malin, Cervantès de Tourbillon, une coquine, Dulcinée de Valère, et leur écuyer, le fripon de Saint-Théodule, m’ont réveillé au petit matin, me remettant une lettre que leur avait dicté un vilain enchanteur. Elle était courte et ne me laissait aucun choix : « Oh toi, infâme chroniqueur, tu es condamné, pour éviter la faucille, à oublier ce Miguel Albelda que tu as encensé sans vouloir animer tes mots de l’âme de celles et de ceux qui l’ont servi. Nous te contraignons donc, oh vil manant, à fréquenter une fois encore l’amphithéâtre des Creusets. Ce soir, à vingt-et-une heure, ce trois août de l’an 2019 après Jésus-Christ, tu devras te rendre à la caisse, à l’entrée du chapiteau, une jolie dame te reconnaîtra et te remettra en mains propres le billet de ton pardon. Nous attendons de toi que tu rendes hommage aussi aux oubliés ». Le message n’était pas signé, l’enveloppe n’était pas affranchie et tous les mots étaient soulignés au feutre carmin.
Devant un enchanteur masqué, que l’on me présenta comme le chevalier de la lune blanche, ami de Don Quichotte de la Mancha, je ne discutai pas et promis de répondre à son invitation, qui avait le sale goût de l’injonction funeste. Ne pas répondre à son destin n’est pas signe d’întelligence. Je m’en allai donc à la recherche de la signification de ce message sibyllin. Je m’armai de ma plume et, en lâche dépenaillé, je me trouvai un siège éloigné des fureurs de la scène.
Mais comment alors rendre hommage aux oubliés de la dernière heure ? Je crus bon d’ouvrir « L’histoire de la littérature », dans la Pléïade, pour comprendre, en peu de mots, qui était Miguel de Cerfvantes Saavedra.
« Cervantes a cinquante-huit ans quand il publie (1605) la première partie de l’Ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche. Ce roman de chevalerie d’un nouveau genre écrit en principe pour donner le coup de grâce à l’encombrante progéniture d’Amadis, a un tel succès qu’un certain Avellaneda en publie à son tour une continuation (1614) en se moquant de Cervantes dans sa préface. Cervantes, en 1615, riposte par une deuxième partie, nouveau chef d’oeuvre, qui précise sa pensée. Multipliant les épisodes suivant la technique du roman d’aventures et recueillant le fruit de ses obseravations, Cervantes traduit la complexité de la vie. Sensible à l’idéologie de la Renaissance et aux rêves de grandeur de l’Espagne qui ont été les siens, il connaît par expérience le revers de la médaille, et crée le personnage Don Quichotte – Sancho Pança, symbole de sa vérité, qui est la réalité nationale. Conflit entre l’enthousiasme et l’échec brutal, déséquilibre, impuissance qui pourraient provoquer les larmes. Cervantes a opté pour le rire. Le résultat est cette forme d’humour noir si particulière à l’Espagne. Mais on ne saurait épuiser en quelques lignes la signification d’un livre pour lequel chaque siècle découvrira une nouvelle interprétation ». « Après bien des déboires, Cervantes meurt à Madrid dans le dénuement ».
Je rageais, il n’y avait rien qui puisse me guider dans cette mission impossible; je ne suis pas Albelda de la Mancha et je ne sais pas comment éviter une autre disgrâce.
C’est alors que le spectacle commença. Je décidai à ce moment-là de faire confiance à mes yeux, plus qu’à mes oreilles. Et le miracle, voulu par l’enchanteur, fut : je compris que le Don Quichotte made in Sedunum n’était qu’une grande bagarre d’objets assoiffés de notoriété, qu’avait mis sur ma route une costumière et une scénographe, que j’imaginais en sorcières scélérates, pour me confondre : « Plumes, livres, boucliers, camera, micro, tabliers, épée, fruits, soutane, chapelet, plats, cassetoles, nappes, foulards, toges, bague lumineuse, chandails, lunettes, serre-tête, guitare sèche, guitare électrique, colliers, shorts, chapeau de plage, lettes, bottines, chemise hawaëenne, corsets, armure, gilets, capuchfe, pantalons bouffants, projecteurs, ray ban, diadèmes, cheval géant en bois, tentures, jupettes de clochardes, chandelier, coffrets, bouteille, lance, guêtres, verres, victuailles ,poivrier, balai, accordéons, batterie, pardessus, sceau métallique, livre de cuisine, binocle (manqusnt), porte-monnaie, violon, porte-voix, sifflet [non utilisé], baguette, marcel , pancho, moulines (moulins au féminin), fumigénes, lampion, tambourins, éventails, bérets, barbe, moustache, gants, béret d’avisteur, escaliers mobiles, castagnettes, perruques, sac en bandoulière, couvertures, moutons de Bagnes [imaginaires], boucles d’oreilles, bob, jaccuzzi à roulettes [il faut avoir la vue fin pour l’apercevoir à la dérobée], tube en plastique, casques, chaines, échelles, ducats [capitalisme imaginaire], plumes coloriées, chorizo
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, toiles,rubans, papier à lettre [l’essentiel], poutre, capuche dansante, guéridon, grains de raisin, branchages, défroque d’cuyer, lampe de poche, épouvantail [une finesse intellectuelle pour pouvoir le toucher], archet, sandalettes, bahut, baïonnettes, sacs de plage, bas de cour, quignon de pain [incitation à revenir pour manger aux abords de la scène,], ]cuissardes trouées, mocassins, masques, bracelet [je n’en ai vu qu’un], outre, bloc-notes, filets de pêche, charrette à boeufs [à ne pas confondre avec les chars à boeufs], collerettes, serviette d’étudiant, draps, marionnette gantée, robe de chambre, verresen cristal, clochettes et tissus. Toutes ces âmes ont ensorcelé Stéphane Liard et ces compagnons de route. Les filles, belles à ravir, se sont mises à danser, à chanter, à jurer, à crier, à gémir même peut-être. Les garçons n’hésitèrent pas à se singer en duchesse frétillante, en coquins se musardant sur une table, en coquines s’enfuyant au loin dans la nuit pour s’agripper, amoureuses et enivrées. Et, par la faute de ces objets subitement animés, des musiciens se mirent à jouer qui de l’accordéon, qui du violon, qui de la guitare sèche, qui du tambourin, qui, même, de la guitare électrique évoquant, dans mon esprit malade, la perte au combat de la main gauche de Cervantès, celui que l’on appelait « le manchot de Lépante ». Et l’enchanteur ne m’offrit pas même de citer les noms de ces sujets vaillants qui firent semblant, et si bien, de vivre leur vie en ce lieu si vide en hiver. Ces objets transfigurés autorisèrent même Brad Pitt ou Johnny Depp, mon esprit ne parvient plus à les distinguer, la faute aux fumigènes, à céder le rôle de Sancho Pança à un metteur en scène se révélant efficace lors de la révélation de l’existence d’un bûcher affecté aux livres néfastes de chevalerie. Le vrai Don Quichotte de la Mancha, glorieux jusqu’à sa mort, vaillant dans l’affront, résistant aux pires traîtrises [il est mon frère !] et courageux même en face de sa dame imaginée, ne perdit jamais pied, même lors de ce terrible moment où de mauvais plaisantins de cours glacèrent d’effroi, par leur rire sardonique, que dis-je satanique, le public présent.Et c’est alors qu’une nouvelle fois, la Catalane, irrésistible, s’inclina devant la félonie de l’Espagne provoquant, avant de se proposer comme un juste appât pour sauver à jamais Don Quichotte de la Mancha, et toute la glorieuse Espagne avec elle.
Et je revoyais alors cette fin reconsruite, au-delà de la mort du sage Don Quichotte, avec cette jeune fille, aux cheveux noirs et à la douceur éternelle, lisant le début du livre de Cervantès : « Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, bidet maigre et lévrier de chasse. Un pot-au-feu, plus souvent de mouton que de bœuf, une vinaigrette presque tous les soirs, des abattis de bétail le samedi, le vendredi des lentilles, et le dimanche quelque pigeonneau outre l’ordinaire, consumaient les trois quarts de son revenu. Le reste se dépensait en un pourpoint de drap fin, des chausses de velours avec leurs pantoufles de même étoffe, pour les jours de fête, et un habit de la meilleure serge du pays, dont il se faisait honneur les jours de la semaine. »
Sous les sons de Telephone, de Dire Straits ou des castagnettes de Malaga, j’essayais de me souvenir de cette chanson dans laquelle l’impossible se refuse alors que le possible se dérobe, cette crête sur laquelle voulait vivre Albert Camus, avant de sauter ou d’être renversé par le destin.
Je devine déjà que l’hidalgo espagnol voudra que, la prochaine fois, je tende mieux l’oreille et décrive tous ces sons que j’ai expulsés de ma tête pour mieux faire vivre les objets déjà oubliés.
Et puis, je le sais, j’ai commis un péché : je n’ai pas nommé ces quelque vingt-cinq chevaliers, courtisanes, diablotins, musiciens, clochards, évêque, serviles coquins et grenouilles de bénitier, bien voilées et non reconnaissables, et tous les autres que ma vue affaiblie n’a pas captés. Je me mets à genoux, à l’exemple de Don Quichotte voulant être adoubé, pressentant que l’épée du Chevalier de la Lune blanche ne s’abattra sur un ami de Don Quichotte de la Mancha.