LA SUITE DES REFLEXIONS SUR LA JUSTICE DE CHEZ NOUS PAR GREGOIRE REY

23 août 2019

(PAR GREGOIRE REY [AVOCAT, GENEVE ET SION])

 

Réflexions sur nos juges, suite

 

Quand Sardou paraphrase La Fontaine, ça donne ça :

 

« Je pense au jeune homme  imprudent

Qui prend entre six mois deux ans

Pour un désordre assez minable

Et ceux que la Loi n’atteint pas…

On a devant soi la Justice

Et l’apparence de la Justice

La nuance est indéfinissable

Ce qui est pris ne se rend pas…

Lorsque l’attaque et la défense

Se jouent au jeu de  l’éloquence

Il faut des hommes irréprochables

Ou dans le doute on s’abstiendra »

 

(Sardou, Selon que vous serez puissant ou misérable, et cetera, et cetera).

 

***

Vendredi dernier, un tribunal de district valaisan a rendu une décision d’expulsion contre un jeune homme qui habite la Suisse depuis tout  bébé, qui avait été condamné à des broutilles pendant sa minorité avant d’être considéré – dans l’affaire actuelle – comme une « plaque tournante » du trafic de drogue à Martigny pour avoir gagné 12’000 francs en deux ans (!!) en revendant de la cocaïne avant tout pour sa consommation personnelle. Et du cannabis.

 

Le jugement est un copié-collé du réquisitoire d’un procureur particulièrement sévère… mais je me dis que lui, c’est son rôle. Qu’il n’est qu’une partie au procès, qui ne devrait pas être considéré par les juges autrement que l’avocat de défense, chacun sur son propre plateau de la balance.

 

Mais non, il a été écouté et suivi religieusement, servilement.  Au point de  fracasser sans état d’âme une vie, pour rien : en plus de s’être sevré avec succès (avant son arrestation) d’une grosse dépendance aux drogues, ce jeune a ici un cadre familial stable et aimant, un métier, dont il est diplômé CFC, il va se marier. Il n’a plus un sou de dettes. Tout le monde s’accorde (y compris la prison et l’expert psychiatre) pour dire que c’est un bon gars, qu’il n’a rien de méchant, que le risque de récidive est peu, voire très peu important si l’abstinence de drogue est surveillée. Ce qui sera le cas.

 

Et on l’expulse de Suisse, loin de ses parents et de sa vie. En lui collant au passage 42 mois de prison ferme.

 

J’ai eu ça à Genève, récemment, mais pour plusieurs millions de francs de chiffre d’affaires, des trafiquants endurcis, non intégrés et probablement irrécupérables.

 

Alors il est vrai qu’il reste encore des recours… mais sur l’indépendance entre les différentes juridictions, j’ai également perdu passablement d’illusions, spécialement en Valais.

 

Et puis bon.

 

Ce même tribunal de district avait considéré (il est vrai manifestement embarrassé) – dans une autre affaire dont le Matin Dimanche a déjà parlé – que Christian Constantin ne saurait jamais être contraint de rembourser le million de francs que lui a remis l’épouse de son associé, juste après le suicide de ce dernier en 1985 (en prélevant la somme sur l’assurance-vie de son époux). Toute la famille de cette femme a été ruinée depuis 35 an à cause de cette gentillesse qui aura sauvé  le fils prodigue des Valaisans d’une faillite assurée. Mais le monde s’en fout que l’intéressé n’ait pas la reconnaissance du ventre et qu’il joue sur les mots pour dire qu’il perd de l’argent et qu’il ne peut par conséquent pas rembourser la gentille veuve et ses filles de l’argent qu’elles lui ont donné.

 

Parce que c’est Christian Constantin, que tout le monde aime, admire et craint. Surtout quand le FC Sion gagne en compétition ou que s’organisent des choucroutes à 400 francs la place, dont les invités représentent les strates les plus influentes de l’État. Au point où la photo officielle du Conseil d’État a été prise depuis la terrasse de la villa de Christian Constantin.

 

Devant le tribunal et en audience, l’homme tutoyait le juge, passait le salut à son épouse, sans que cela ne choque personne, à part peut-être la famille de la veuve qui n’en croyait pas ses yeux… Avant que le juge ne donne finalement raison à l’empereur du coude du Rhône.

 

Même la police ne s’étonne pas quand le conducteur d’une Lamborghini jaune qui percute sur l’autoroute une petite voiture conduite par une brave dame et qu’il  explique que c’est elle qui a eu un problème mécanique, que c’est sa voiture qui a provoqué la collision, mais que lui et sa Lamborghini jaune roulaient à une vitesse tout à fait normale. Et personne ne s’étonne que la brave dame vienne confirmer, dans une attestation officielle, que c’est bien comme ça que ça s’est passé. Quelle est presque désolée.

 

Non : le policier, tout fier d’avoir été personnellement sur les lieux, vient bien au contraire fanfaronner dans le Nouvelliste : « J’ai tout de suite vu qu’il s’agissait de la voiture du Président ! »

 

Je suis écoeuré de mon Valais, ces temps. Il a mal à sa politique, il a mal à sa justice, il a mal à sa droiture.

 

Selon que vous serez puissant ou misérable, etc. etc. ? Non ! Je ne m’y ferai jamais !

 

Jamais.

 

 

Post Scriptum de L’1Dex : il sied de rappeler que Christian Constantin, par la grâce de l’actuel procureur général, a bénéficié de la prescription de quinze ans à la suite de la débâcle sans nom du FC Sion en 1997. Quinze ans et … la prescription. Et un procureur général élu à l’unanimité des députés présents. « Je suis écoeuré de mon Valais, ces temps », c’est bien ça, Greg ?

 

Commentaire supplétif de l’auteur :

 

Je ne suis pas responsable du magnifique dessin.

Je ne suis pas responsable des caractères gras.

Je ne suis pas responsable du post-scriptum.

Je dis ça, parce qu’il n’y a pas de cellule pour deux à Guantanamo…

Je ne sais pas de quel côté de la force je suis passé : celui de la résistance ou celui de la rupture. Une chose est sûre, quelque chose s’est cassé au fond de moi vendredi dernier devant le tribunal de Martigny.

Eric Dupont Moretti me consolait un soir de déprime post audience pénale en me confiant avoir pris plus de déculottées cinglantes que remporté d’acquittements.

Mais dieu que le combat est dur quand on n’est pas du bon côté, celui du confort, de la meute !

Je vais juste tâcher de faire les choses le mieux possible, en puisant dans les tréfonds de ma colère ce qu’il me reste d’objectivité et d’élégance.

L’important n’est pas tant l’escarmouche.

Mais qu’à la fin de l’envoi, on touche.

9 thoughts on “LA SUITE DES REFLEXIONS SUR LA JUSTICE DE CHEZ NOUS PAR GREGOIRE REY”
  1. Tu verras, qu’un beau matin fatigué ,j’irais m’asseoir sur le trottoir d’à côté, tu verras qu’il ni aura pas que moi, assis parterre comme-çà.

  2. Me Rey, vous n’êtes pas le seul à être écoeuré de ce Valais-là. Mais il est vrai qu’il est important de rester digne et élégant face à un tel déferlement de dysfonctionnements, de tricheries.
    Et surtout, ne jamais accepter et tolérer un tel mépris de la droiture.

  3. Le Valais est empêtré dans un tissu de dysfonctionnements et de tricheries.

    Je crains que les élections de cet automne ne suffisent pas à nettoyer les écuries d’Augias.

    Et dire que ce Valais, gravé dans les cœurs, en écœure ses plus fidèles défenseurs !
    Malgré tout, la décence nous recommande de rester dignes et élégants.
    Car en Valais on ne jette pas le gant.

    Jean-Marie Zufferey Cratogne Venthône

      1. Le clan des dominants ! Je ne dois vraiment pas en faire partie. J’attends depuis des mois voir plus de deux ans qu’un juge fasse simplement son travail! C’ est à dire JUGER une succession tellement simple que l’apprenti du bureau pourrait le faire.Alors oui! Elle est bien malade notre justice Valaisanne.

  4. On ne jette pas le gant!

    Non, c’est l’autoflagellation, on sait que le système dysfonctionne gravement mais on s’en accommode … du moment que ce sont les autres, avec l’optique de « ne sait-on jamais si, un jour, on avait des soucis on pourrait alors se prévaloir des cas qu’on connaît » (une jurisprudence à la valaisanne bien rodée)!

    1. Voilà une métaphore à ne pas dédaigner.

      Je serai donc l’un de ces enfants de l’Eglise de Scientologie qui a pu s’en extraire et qui conte ce qui s’y passe vraiment.

      Etant précisé que dans toutes les sectes on peut y lire des choses tout à fait intéressantes pour son développement personnelle. Par exemple, à midi, un client, fracassé par l’injustice commise à son encontre, m’a montré un petit livre de la secte de l’une de ses amies qui voulait l’enrôler. Heureusement, il a encore la tête sur ses deux épaules. Mais voilà où peuvent mener des injustices en cascades, que les bonnes gens appellent justice en s’endormant, parce qu’ils imaginent ce qui n’est pas. Quand on est confronté au réel des pièces ou des gens, et que l’on voie les magistrats clore massivement leurs pupilles, il n’y a plus qu’une seule alternative : aller voir Don Quichotte de Don Albelda !

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