Dis-nous, Katia, qu’est-ce que tu fabriques à La FabriK ?

2 avril 2020

(Par Sève Favre)

 

Katia Forchetti est depuis sa création en 2015 la curatrice de La Fabrik à Monthey. Au préalable, elle a fait ses armes dans diverses institutions, notamment le Mudac de Lausanne ou la Fondation Asher Edelman – Musée d’art contemporain de Pully. Aujourd’hui sur le site des anciennes usines Giovanola, elle développe en collaboration avec son collègue Cédric Raccio des expositions d’art contemporain qui mêlent aussi bien la scène émergente que celle plus installée, un esprit pionnier qui entre parfaitement en résonnance avec ce lieu qui a vu notamment la naissance du Mésoscaphe d’Auguste Piccard. Aujourd’hui, Katia nous parle nous seulement de l’histoire de La Fabrik mais aussi de sa prochaine exposition « diedRon Embosances », qui se trouve repoussée à une date indéterminée en raison du Coronavirus.

La Fabrik est le nom de votre espace d’expositions. Pourriez-vous tout d’abord nous expliquer les raisons qui ont guidés le choix de cette appellation ?

La Fabrik, c’est déjà parce que j’aime bien cet intitulé italien : « la fabbrica », c’est à dire, un espace où s’imagine plein de choses, des inventions en sortent, un lieu privilégié de créativité. Ensuite le L de La Fabrik était en relation avec le prénom de mon premier « associé » Lionel et le K final de La Fabrik est l’initiale de mon prénom Katia. Il y a aussi et surtout le fait que nous sommes installés dans une friche industrielle, soit une ancienne fabrique.

 

La conduite de cet espace dépend l’association « Fluo Skin Materia ». Quel sont les rôles et les buts de cet association ?

Dans ce cas, je dirai que le rôle de Fluo Skin Materia – La Fabrik est de promouvoir l’art contemporain dans le Chablais et de proposer des médiations culturelles pour les écoles. En effet, ma volonté est de transmettre l’éducation des arts visuels contemporains au jeune public afin qu’il intègre la culture dans son entier, sa pensée comme ses besoins. Le rôle de cette association était au départ de réaliser aussi des évènements indépendants de La Fabrik, mais finalement cela n’est jamais arrivé. Cela aurait en fin de compte donné lieu à plus de complications et de confusions, en deux mots c’est maintenant la même entité de personnes.

 

Pour un certain nombre de nos lecteurs, le terme de curatrice d’exposition n’est pas familier. Pourriez-vous le définir et préciser ainsi votre rôle au sein de La Fabrik ?

Curatrice est la dénomination contemporaine de « commissaire d’exposition ». Mes rôles à La Fabrik en tant que curatrice sont, avant tout, la recherche d’artistes, choisir une thématique ainsi que les œuvres en vue d’une expo. Pour les expositions individuelles, je repère des artistes puis ensemble nous développons la thématique de l’exposition à monter. Parfois, je sélectionne certains artistes avec lesquels j’ai déjà travaillé, alors je leur laisse carte blanche sur le thème et les œuvres. Il s’agit de toute manière d’une collaboration, d’un échange et au final, le but est que l’artiste soit heureux et satisfait du résultat. À La Fabrik, nous sommes deux collaborateurs et notre devise est d’être accordé sur les artistes que nous souhaitons exposer. Ce n’est pas toujours évident compte tenu de nos sensibilités artistiques divergentes mais celles-ci se complètent également.

 

Si vous jetez un regard en arrière sur l’ensemble des expositions que vous avez présentées jusqu’à présent ; est-ce que vous arriveriez à identifier un fil rouge qui les relierait toutes, en quelque sorte votre marque de Fabrik ?

Au départ, les expositions étaient individuelles ou de petites collectives. Il y a eu des artistes émergents et des artistes professionnels tels que Tomas Kral ou Marie-Laure Gobat. Le local n’était pas très grand et ne permettait pas beaucoup d’excentricités pour le format des oeuvres. Le fil conducteur était cependant déjà, de permettre à ces artistes d’expérimenter, de se lancer dans une nouvelle recherche artistique.

Par la suite, nous avons eu la chance de pouvoir nous installer dans une halle quasi complète sur ce même site industriel. Nous avons donc commencé par faire des expositions collectives plus conséquentes et plus expérimentales avec uniquement des artistes professionnels, mais toujours avec la mission de faire rayonner l’art contemporain dans le Chablais.

 

 

Comment votre prochaine exposition entre-t-elle en résonnance avec cette ligne directrice ?

Pour toutes les expositions, je sélectionne les artistes ou leurs travaux selon ma sensibilité, ce qui me touche et ce qui me parle dans le langage artistique de chaque artiste. C’est une sorte de symbiose énergétique.

Lorsque je dis que c’est une question d’énergie, c’est que directement je me sens raccord avec l’artiste et cela développe une belle confiance réciproque. L’artiste se sent libre de sa création. Je n’interfère pas sauf à la demande de l’artiste. Il est arrivé lors de certaines thématiques qu’une véritable collaboration s’installe, comme ce fût le cas par exemple avec Yathika Ponniah, une artiste plasticienne de Vevey.

Le cheminement pour Alla Malova fût pareil. Je l’ai repérée il y a 4 ans lors d’une exposition collective à Lausanne. J’ai été immédiatement touchée par ses œuvres. Elles dégageaient une certaine énergie qui m’a complètement envoutée, ensuite je l’ai approchée sur les réseaux sociaux afin de voir son travail artistique, …et voilà !

 

Quel axe de son travail avez-vous choisi de mettre en lumière pour cette exposition ?

Pour toutes les expositions, je travaille de la manière suivante, bien entendu il y a toujours cette question d’énergie qui me guide, donc en général je repère une œuvre et suivant ce qu’elle provoque en moi, je vais ensuite m’intéresser au travail artistique de l’artiste qui a conçu cette œuvre spécifique.

Pour Alla, je l’ai contactée après avoir suivi durant 4 ans sa production sur les réseaux sociaux. Je suis allée la voir dans son atelier à Genève et nous avons parlé de son travail artistique en cours, et plus spécifiquement des démarches qu’elle avait déjà entreprises avec le neuroscientifique Christopher Timmermann. Elle commençait alors tout juste ce travail que nous exposons aujourd’hui à La Fabrik.

 

Pourriez-vous nous donnez un avant-goût de l’exposition en nous présentant un œuvre caractéristique de la recherche artistique d’Alla Malova ?

J’ai envie de vous parler de deux œuvres qui font partie de l’exposition, la première ce sont « les langues », pièces qui m’ont fait découvrir Alla en 2015 à L’imprimerie à Lausanne lors d’une collective. Les langues sont symbole du langage, du partage avec l’autre individu, de la communication. Il y a le langage spirituel et le langage fonctionnel, les deux servent à communiquer. Je n’en dis pas plus, il vous faudra venir à La FabriK pour la voir.

La deuxième ( Cf.photo) est composée de 4 moulages à taille humaine, représentant 2 figures féminines et deux masculines, réalisées directement à La Fabrik par l’artiste. L’œuvre s’intitule « Cuatro Direcciones » en référence aux quatre points cardinaux, 4 directions découlant directement, selon Alla et Chris, de la position du Soi. En effet, pour eux, le Soi est le signe de leur première orientation, le marqueur de leur place dans l’espace extérieur et intérieur. De plus, ces deux situations sont à mettre en perspective avec la différence des tailles des moulages : le Soi intérieur étant, pour eux, plus petit, car en nous. Le but étant de questionner la relativité de nos sensations et de nos perceptions influencées par des facteurs externes et/ou internes. L’objectif est de donc de bousculer le spectateur, de le déranger, de générer en lui diverses émotions et dissonances, de questionner son côté masculin et féminin… C’est pourquoi l’artiste a choisi de présenter ces pièces isolées, seules dans la grande salle d’exposition. Le visiteur doit donc s’interroger sur le chemin à prendre, la direction à suivre pour les appréhender… peut-il passer au milieu du groupe ? les frôler ou pas ?… Aujourd’hui, la distance sociale qui nous est imposée par la crise pandémique renforce encore ces questionnements sur nos perceptions interpersonnelles. Ce sera donc d’autant plus intéressant, à l’ouverture de l’exposition, de constater si ce vécu récent aura une influence sur les réactions des visiteurs face cette œuvre.

 

Aujourd’hui cette exposition est repoussée en raison de la situation sanitaire mondiale, comment votre travail se trouve impacté par cette actualité ? Que mettez-vous en place afin d’y faire face ?

Effectivement nous avons annulé le vernissage qui aurait dû avoir lieu le 20 mars, l’exposition est installée et prête à accueillir des visiteurs lorsque cela sera possible. En attendant, nous posterons sur notre page Facebook (https://www.facebook.com/lafabrikh2) des petites vidéos présentant d’abord la démarche artistique des artistes. Puis à la manière d’une visite guidée, nous présenterons sans doute une œuvre tous les deux jours afin de faire vivre l’exposition en attendant son ouverture.

Comme pour l’ensemble des organismes culturels, nous devons revoir notre agenda et décaler toute la programmation, qui, pour l’heure est toujours incertaine.

 

Comment vivez-vous cet arrêt subit doublé des incertitudes liées à l’avenir de La Fabrik sur le site actuel à Monthey ?

 

Pour la destruction du site, nous n’avons pas encore de date précise, nous savons qu’elle est prévue pour 2021 et que nous devrions déménager d’ici mars 2021, mais tout cela n’est pas encore réellement défini. Nous ne savons pas à l’heure actuelle où nous irons suite à la destruction et si nous aurons la possibilité de continuer cette activité, mais la volonté est là. C’est difficile de se prononcer pour l’instant alors que tout est en suspens à cause de la pandémie. Il paraît envisageable que si tout se remet effectivement en ordre d’ici septembre, nous pourrions alors décaler nos expositions prévues pour 2020 sur le premier trimestre de 2021. Sur ce point, affaire à suivre en fonction de l’évolution des mesures politiques.

A plus long terme, une alternative intéressante serait de déplacer La Fabrik dans une autre commune du Chablais et de rattacher La Fabrik à d’autres acteurs de la scène culturelle en créant ainsi un centre pluridisciplinaire. Ici aussi affaire à suivre !

 

Durant toutes ces années, quel rôle a joué La Fabrik au niveau de la région de Monthey et au-delà ?

La Fabrik est relativement jeune, elle n’a que 5 ans ; ce que j’ai tout de même pu constater, c’est l’évolution du rayonnement de La Fabrik. Nous sommes désormais connus aussi bien à Lausanne, Vevey ou Genève que dans le Valais. Notre prochaine exposition, nous crée même une ouverture à Londres puisque les artistes y résident. Le challenge, pour moi est double. C’est de réussir à toucher un public vaudois, qui m’est plus familier vu mon origine mais aussi d’estomper l’image passéiste de Monthey, cité industrielle, en une ville qui se veut « ville insolite » et qui se projette dans la contemporanéité !

Je constate qu’en 5 ans, nos publics se sont diversifiés et fidélisés, notre aura est grandissante. En effet, La Fabrik draine en ville un public externe. Nous osons aussi proposer des expositions plus expérimentales, peut-être moins faciles d’accès pour un public néophyte, mais comme notre offre de médiation (livret d’exposition, visite guidée offerte, accueil de groupes scolaire…) est de qualité cela permet à un public néophyte de se sentir accompagné et inclus dans la découverte des expositions.

 

Pour de plus amples informations, retrouver La Fabrik sur :

 https://www.facebook.com/lafabrikh2

https://www.instagram.com/lafabrikh2/

 

 

One thought on “Dis-nous, Katia, qu’est-ce que tu fabriques à La FabriK ?”
  1. Très bon article et intéressante présentation de la Fabrik Severine Favre.
    L’art doit être diffuser et accessible, c’est avec ce type de démarche que cela est possible

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