Dix ans déjà. 2011 : Luca ou la culture du doute

1 mai 2021

Il était une fois le 5 juin 2011

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La sous-commission justice du Grand Conseil a posé son diagnostic cette dernière semaine sur le dossier Luca. J’avais posé le mien en août 2010. Rappel.

Le bon sens, lisant le dossier Luca, conclut aujourd’hui ainsi : le chien n’est pas la cause du mal subi par le jeune enfant. Pourtant, propose Janus dans Canines, et en écho la presse, un juge affirme connaître l’origine du tout : un chien. Le chien de Luca.

Comment un magistrat, que l’on suppose intègre et impartial, pourrat-il se fourvoyer à ce point et s’opposer au bon sens ? Je vais oser une explication.

La qualité principale d’un juge d’instruction, en sus d’un bon flair, d’une intuition psychologique, de quelques connaissances procédurales formelles, de la volonté de respecter le principe de l’égalité de traitement, est clairement la culture du doute. A tout moment, dans l’exercice de sa charge, cet homme, dont le métier est de juger, qui n’a peut-être pas lu La Chute de Camus, doit garder à l’esprit un doute acéré. « On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter », affirmait Emmanuel Kant.

Mais, imaginons un homme, un juge, accablé par le poids de son métier, recevant chaque semaine des individus qui mentent, qui s’empêtrent dans d’ineffables contradictions, qui accusent d’autres pour se sauver eux; imaginons un maigstrat qui ne peut plus vivre dans le doute, qui a besoin – intimement besoin – de certitudes, qui doit savoir pour vivre, qui ne peut envisager de se tromper. Alors, de par sa propre nature, cet homme, ce magistrat, fera part dans toutes ses décisions de ses certitudes, de son besoin de certitudes, de la certitude qui est sienne et certaine. Sa conviction intime est alors adossée à son incapacité à douter. Il fuit le doute, qu’il abhorre.

Et, logiquement, surgira en lui l’impossibilité de l’erreur. L’inculpé, mis en détention préventive, sera nécessairement le coupable. Un tel juge d’instruction, n’ayant pas pu se tromper lors de la première décision, organisera sa compréhension des faits autour de son jugement initial.

Et puis, logiquement, lorsqu’une enquête, minutieuse ou non, aura poussé ce magistrat vers une totale incertitude, il organisera sa réflexion, par besoin intime personnel, vers l’élaboration d’une solution non douteuse.

Fût-ce par la désignation d’un non-sujet en droit, un chien ! Et les actes du dossier sont alors lus avec l’absence de toute doute, la certitude d’une solution intime libératrice. L’erreur est ainsi formellement et matériellement évitée à jamais. Le chien est mis à mort. La certitude est née, avérée, démontrée et argumentée, fût-elle opposée au bon sens et aux actes – documentés ou non – d’un dossier.

Luca a donc été agressé par un chien. Tel homme a été emprisonné, sous le coup d’une colère non maîtrisée du juge. Tel autre a été incarcéré trop rapidement à la veille des Fêtes de Noêl. Aucune autre explication ne pourra alors être apportée, puisque l’erreur initiale devient une certitude pour l’homme ne doutant pas et ne se trompant jamais.

Sans doute, point de juge.

Que doit faire l’homme à qui cette culture du doute fait défaut ? A tout le moins, ne pas être juge.

Que doit faire le citoyen convaincu de la force du doute ? Peut-être offrir aux magistrats qu’il connaît le dernier numéro du Magazine littéraire, celui de cet été (n° 499), au titre transparent : « Le doute – Ce sont les certitudes qui rendent fou ».

Qui sait, ces juges-lecteurs pourraient alors renoncer à connaître toute la jurisprudence et prendre appui sur Socrate, Montaigne, Descartes, Pascal, Valéry, Lacan, d’autres encore, pour exercer au mieux le métier choisi.

L’affaire d’Outreau l’a montré : être exclusivement un technicien du droit mène au pire.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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