Houellebecq, humaniste ? Une présentation à contre-courant des idées reçues pour les lecteurs néophytes.

4 mai 2021
French writer Michel Houellebecq takes part in the ‘J’ai la mÈmoire qui chante’ (I have the memory that sings) event as part of the 35th edition of the Francofolies Music Festival, in La Rochelle, southwestern France, on July 13, 2019. (Photo by XAVIER LEOTY / AFP)

(PAR LUCA GILLIOZ)

 

Pour les dix ans de L’1Dex, Luca Gillioz nous fait l’amitié de ce texte.

 

Rien n’est moins interrogateur qu’un titre pareil ; pour les lecteurs un tant soit peu avertis de la tonalité générale de l’œuvre de Houellebecq, on ne saurait rapprocher toute l’aura de misanthropie qui semble a priori y régner, avec celle de bienveillance qu’évoque la notion d’humanisme.

Pourtant, à la lecture attentive de l’œuvre dans sa totalité, un constat autant paradoxal que frappant émerge aux yeux du lecteur; on pourrait déceler, derrière l’amertume, et une prose réductrice de l’Autre (composantes que l’on attendrait des propos de l’auteur), une dimension pour ainsi dire philanthrope, qui serait le versant positif de ses textes. Michel Houellebecq serait-il donc humaniste ?

À première vue, on serait tentés de rétorquer qu’il ne l’est pas, preuves à l’appui. Des scandales médiatiques qui l’accusent de misogynie, à ceux qui soulignent son apparente islamophobie, en passant par le constat de l’indéniable omniprésence dans ses textes d’une sexualité phallocentrée, tout semble converger pour dire que Houellebecq est tout sauf humaniste.

En ce qui concerne l’aspect littéraire, il y a en effet des tendances marquées. Plateforme frise le grotesque par l’atmosphère de répugnance envers le monde que le livre dégage ; même La possibilité d’une île, considéré par beaucoup comme son chef d’œuvre, irrite par la récurrence des scènes érotiques. Quant à Soumission, les provocations envers l’islam de la part de l’auteur (en réalité périphériques au roman) n’ont pas été ignorées ; le texte ayant été reçu par la critique comme une fable politique islamophobe.

Dans cette acception, il semblera difficile à Houellebecq d’échapper à l’image malheureuse de grand méchant loup que ces considérations soutiennent. A ce point de l’article, on se demande donc comment récupérer l’irrécupérable. Houellebecq, comme Schopenhauer qui l’inspire, déteste les hommes et aime les chiens. Animaliste, à la rigueur, mais humaniste : impossible.

(Michel Houellebecq et son chien, vanityfair.com)

Sortons Houellebecq de ce trou pour nuancer ces propos. Faisons l’autopsie de son écriture. Car se réduire à cette image-là de l’auteur, c’est mutiler malheureusement une partie essentielle du geste artistique qui est le sien, une partie encore plus fondamentale peut-être que sa propension à la provocation qui a fait de lui l’épouvantail qu’il est devenu aux yeux des néophytes. En fait, ce qui constitue l’origine même de l’écriture de Michel Houellebecq, c’est d’abord le constat absurde de la souffrance. L’aspect matriciel de ce constat émerge dans sa première œuvre romanesque, « Rester vivant » :

« Le monde est une souffrance déployée. (…) S’il y a une idée, une seule, qui traverse tous mes romans, jusqu’à la hantise parfois, c’est bien celle de l’irréversibilité absolue de tout processus de dégradation, une fois entamé. »

 

Que cette misère soit affective, corporelle ou existentielle, elle sera traitée et explorée par l’auteur dans toutes ses formes. La mécanique d’agonie, récurrente dans ses livres, est assumée et approfondie dans tous ses aspects ; du reste, à ce propos, il dit aimer « passionnément et depuis toujours, les moments où rien ne fonctionne. » C’est d’ailleurs un des points de sa “méthode“, comme il le dit dans Rester vivant : « mettre le doigt sur la plaie, et appuyer bien fort. »

On comprend alors d’où vient le cynisme, l’aura de misanthropie. Mais c’est aussi de cette posture qu’émerge une attitude – sinon humaniste, du moins humanisante – d’une prise en considération inconditionnelle de la souffrance de ses personnages. Cette compassion, si on y est attentif, frappe alors par son omniprésence dans tous les textes de l’auteur.

On le voit d’abord plus précisément dans la façon qu’a Houellebecq de traiter ses personnages. Cette pitié inconditionnelle et universelle apparaît dès lors que l’on se rend compte de leur aspect repoussant. Tisserand, dans Extension du domaine de lutte, est décrit comme obsédé, laid et peu à l’aise socialement ; Florent-Claude, dans Sérotonine, paraît quant à lui être un homme en chute, accros aux antidépresseurs. Ces deux exemples illustrent le prototype du personnage Houellebecquien : un quarantenaire obsédé et frustré par la vie qui est généralement considéré comme illégitime de toute forme de compassion. Or, ce personnage est décrit chez l’auteur comme un sujet de souffrance, comme produit des différents déterminismes qui ont fait sa vie : cette description légitime alors son existence, l’humanise, et nous rend capable d’empathie envers le « gros pervers » pour lequel le lecteur n’aurait pas eu d’égards a priori. En jouant sur l’ambivalence de notre rapport à ces anti-héros, en soulignant de la sorte la dimension tragique de leur condition, Houellebecq – comme Céline dans son Voyage au bout de la nuit – provoque chez le lecteur une pitié déchirante avec des personnages rebutants, mais bel et bien victimes de leur situation.

Mais l’auteur ne mise pas seulement sur la misère de ces personnages typiques, pour que leur détresse soit considérée ; il dégage en même temps la stérilité manifeste de leurs efforts pour en sortir. Tous les ersatz de bonheur sont ainsi démontés méthodiquement comme étant vains. D’abord, c’est précisément à cette place que la sexualité omniprésente des romans de l’auteur doit être analysée. Le plaisir charnel, jubilé dans sa libération par le mouvement de mai 68, apparaît chez les protagonistes comme une maigre consolation machinale, parfois usée jusqu’à l’écœurement. Certains de ses personnages se tournent alors vers les solutions mystiques. Dans les Particules Élémentaires, Bruno opte pour les solutions « new age », pâles imitations du bouddhisme, pour trouver des réponses à ses attentes existentielles ; mais leurs représentants se révèlent être tous en dépression, le remède est inefficace. Dans Soumission, François se tourne vers la foi chrétienne comme son idole Huysmans et veut finir ses jours dans un couvent ; mais les limites de cette solution apparaissent lorsque le protagoniste tourne en dérision la vacuité de la promesse religieuse alors que l’ennui le gagne. Même l’utopie, alors même qu’elle est réalisée dans le cadre fictionnel du roman, est rattrapée par la réalité absurde. C’est le cas des Particules élémentaires et de La possibilité d’une île. Dans les Particules, Michel, avant de se suicider, et en tant que chercheur en chimie organique, lègue à l’humanité un modèle de manipulation génétique qui lui permettra de créer une nouvelle génération d’humains. Androgynes, l’entièreté de leurs cellules a été remplacée afin que le corps complet ne soit qu’une zone érogène. Si la satisfaction d’avoir une résolution peut d’abord combler le lecteur, le cynisme de cette utopie hédoniste apparaît clairement dès que l’on relit le livre à l’aune de son nihilisme. Tout au long de ce livre, l’accent est mis de manière réaliste sur l’absurdité d’une condition humaine marquée par le manque et la souffrance. Dès lors, si Houellebecq fait aboutir son livre à une utopie onirique, c’est semble-t-il une façon de souligner paradoxalement, et à travers le geste même de la création fictionnelle, l’impossibilité de résoudre l’absurde dans la vie réelle. Ces histoires s’érigent alors en sentence impitoyable sur la condition humaine, et ce précisément par leur nature fictionnelle.

Toutes les solutions existentielles face aux misères des protagonistes semblent inefficaces, jusqu’à l’âpre défaite de la science à rendre heureux (dont les capsules d’antidépresseur “Captorix“ dans Sérotonine sont l’archétype), que l’écrivain s’applique méthodiquement à déconstruire. Dès lors, tous les ersatz de bonheur en acquièrent un goût amer, celui de l’éphémère et du factice. Toutes les tentatives effectuées par les protagonistes pour échapper à leur condition se révèle être vaine, et c’est là que la prose acquiert la dimension universelle qui fait son intérêt.

Plongé dans un univers absurde dont il ne peut sortir, le héros houellebecquien s’érige alors comme reflet des individus modernes que nous sommes devenus. Et c’est le fait même de présenter l’individu comme un fragile produit de ses déterminismes qui change le regard du lecteur sur l’ensemble de la condition humaine, qui l’amène à lui porter un regard neuf, lucide, compatissant. A défaut de l’avoir dépeint plus humaniste, considérons au moins Michel Houellebecq moins misanthrope.

Je m’adresse à tous ceux qu’on n’a jamais aimé

Qui n’ont jamais su plaire

Je m’adresse aux absents du sexe libéré

Du sexe ordinaire

Ne craignez rien mes amis

Votre perte est minime

L’amour n’a jamais existé

 

Tiré du poème « L’amour, l’amour » dans La poursuite du bonheur

 

 

Luca Gillioz

UniNe en littérature, philosophie, psychologie

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