Forgé dans le contexte théologique des 17e et 18e siècle, le concept moderne de liberté d’expression n’est plus adapté à notre monde numérique, selon la philosophe libérale Monique Canto-Sperber. De nouvelles formes de censures émanent de groupes, communautés et individus qui veulent imposer leur loi à la parole publique.
Le dernier ouvrage de la philosophe Monique Canto-Sperber, Sauver la liberté d’expression, publié chez Albin Michel le 22 avril 2021, est
éclairant pour comprendre le dilemme actuel auquel est confronté le concept moderne de liberté d’expression:
Notre espace public est envahi par les discours, notamment grâce ou à cause, selon le point de vue que l’on défend, de la grande caisse de résonance que sont devenus les réseaux sociaux et Internet.
Cependant une nouvelle culture est en train de devenir dominante, la cancel-culture, le no-platforming ou encore en bon français, la culture de la « désinvitation ». Pour éviter de déclencher la colère de minorités militantes particulièrement bien organisées et actives, notamment sur les réseaux sociaux, les organisateurs de manifestations publiques préfèrent souvent annuler ces manifestations de manière préventive. Cette culture est « devenue une arme redoutable au service d’une stratégie globale de contrôle de la parole », selon Monique Canto-Sperber. Chaque communauté « privatise ainsi le droit de décider de ce qui peut être dit et ce qui doit être tu à son sujet ». Il en résulte une auto-censure qui met en danger la liberté d’expression. Ces nouvelles formes de censure sont apparues depuis les années 2000, elles veulent limiter la liberté d’expression dès qu’il est question des minorités ou des valeurs progressistes comme la lutte contre le sexisme, le réchauffement climatique, les minorités raciales, sexuelles…
Les algorithmes censeurs
De plus, comme les modérateurs des réseaux sociaux sont en sous-effectif par rapport à la masse énorme et exponentielle de commentaires à gérer (15 000 pour Facebook pour 2 milliards d’utilisateurs quotidiens), ils ont confié leur responsabilité de modération à des algorithmes qui ne font pas toujours la différence sémantique entre ce qui relève de la liberté d’expression et ce qui est de l’ordre de propos pénalement répréhensibles. De plus, ces algorithmes sont programmés pour censurer certains contenus en fonction de pré-construits culturels, notamment américains. Il en résulte qu’il y a toujours plus d’auto-censure du grand public mais aussi des journalistes sous la pression des activistes et des groupes de pression des minorités ainsi que sous la menace des algorithmes qui ont le pouvoir de désactiver les utilisateurs. On peut notamment mentionner le fait que le New York Times a décidé, suite à une polémique concernant une caricature, de supprimer simplement tout dessin de presse dans ses colonnes.
Monique Canto-Sperber va encore plus loin et affirme que la langue est devenue l’objet même du combat, elle n’est plus un terreau neutre qui permet de s’affronter et de réconcilier. Ces groupes de pression vont jusqu’à vouloir purifier le langage. « A l’innocence présumée du langage s’est substitué un soupçon généralisé ». Selon Monique Canto-Sperber, le concept moderne de liberté d’expression est devenu inadapté aux réalités contemporaines: « Peut-on encore revendiquer cette liberté alors qu’on ne cesse de la censurer? ».
Fondements de la liberté d’expression
La philosophe analyse les fondements du concept moderne de liberté d’expression. Elle en déduit que la liberté d’expression a été forgée entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, notamment par les philosophes libéraux, Locke, Bayle et Mill. Les concepts de tolérance et de liberté d’expression furent forgés dans un contexte théologique, ils ne concernaient alors que les croyances religieuses et morales et n’étaient pas censés s’appliquer à la liberté de parler en général. A partir de la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence des nouveaux idéaux démocratiques, la liberté d’expression en société, qui se distingue de la liberté de conscience, se transforma progressivement en un droit général de parler. La liberté de parler valait désormais en tant que telle et n’était plus reliée à des contextes, des statuts ou des autorités spécifiques. « Elle correspondait à un droit de l’homme, une liberté au singulier, se substituant aux libertés au pluriel forgées dans l’histoire ».
On peut y faire une référence actuelle au réseau social de microblogage Twitter qui ne signifie pas autre chose que gazouiller.
Selon Monique Canto-Sperber, le passage d’une liberté valant pour les croyances religieuses à une liberté valant pour toutes les opinions et propos s’est fait en partie au-dessus du vide. En effet, le fondement théologique qui servait de garantie à la liberté d’expression religieuse n’a pas d’équivalent adéquat dans une société sécularisée.
Les raisons qui rendent aujourd’hui impraticable le concept moderne de liberté d’expression sont les suivantes:
Tout un chacun parle et transmet: la parole n’est pas réservée comme à l’époque à un nombre assez restreint de personnes éduquées et informées.
A chacun son droit de parler et à chaque tribu sa langue: lorsque le pluralisme devient un pluralisme d’affirmations identitaires et non seulement d’idées, le risque est grand de voir remise en cause la possibilité d’un échange fluide où chacun pourrait parler à tous et de tout.
La langue est racialisée et la parole genrée: la langue devient l’objet du combat et l’on se dirige vers l’adhésion à un langage moralement pur et donc vers l’autocensure.
Un futur sombre pour la liberté d’expression
Monique Canto-Sperber n’est pas très optimiste pour le futur de la liberté d’expression: « Lorsque les sociétés libérales en viendront à se prémunir de façon préalable de tout risque de déviance en matière de parole et voudront appliquer au langage un principe de précaution, autrement dit d’interdiction préventive, elles se seront transformées en sociétés de censure confirmant la prédiction de Tocqueville formulée il y a près de deux siècles:
« Vous étiez parti des abus de la liberté, je vous retrouve sous les pieds d’un despote » ».
Selon la philosophe, « dans une conception libérale en matière de parole, la liberté d’expression permet de garantir à chacun le droit de parler librement et de garantir aussi à ceux qui sont l’objet de discours haineux la liberté de répliquer, tout en conservant la vigueur du débat public », elle poursuit en se basant sur De la liberté de J.St. Mill: «Tout l’enjeu majeur du débat sur la liberté d’expression est le suivant: comment laisser la parole aussi libre que possible, sans que son usage ne réduise les autres au silence? ».
Le livre de Monique Canto-Sperber est inspiré du constat de l’existence de deux tendances apparemment contraires dans notre société contemporaine:
D’un côté, la multiplication de propos qui se veulent affranchis de tout tabou, souvent à la limite du racisme.
De l’autre, la prolifération de formes nouvelles de censure, émanant de groupes, communautés, individus, qui veulent imposer leur loi à la parole publique.
Les moyens de résister
Pour sauver la liberté d’expression, la philosophe propose tout de même quelques pistes et des moyens de lutter:
Refuser la censure: la liberté de parole et le débat sont des biens collectifs.
S’en tenir à la littéralité des propos: il faut préserver la liberté de parler tout en punissant ses abus.
Jamais d’interdiction préventive: instaurer un principe de précaution en matière de liberté de parler est une forme de justice préventive qui n’a pas lieu d’être en matière d’expression.
De plus, l’anonymat du Web entretient un sentiment d’impunité, Twitter s’est institué sans le dire éditeur d’un espace où s’échangent des messages, ce qui va bien au-delà de la responsabilité d’un hébergeur.
Pour conclure, Monique Canto-Sperber affirme que la façon dont les réseaux sociaux se réclament de la liberté d’expression est en partie un jeu de dupes, tout comme leurs scrupules de ne pas vouloir être les arbitres de la vérité. Le monde numérique est devenu non seulement le lieu où une majorité de personnes se procurent des informations mais des lieux d’information, des sources d’informations, souvent non-vérifiées, non débattues et non critiquées.
Les réseaux sociaux sont devenus le plus grand espace médiatique au monde.
« La défense des libertés de parler doit prendre des chemins inédits si elle ne veut pas être réduite à l’impuissance devant la violence du monde et les ardeurs militantes de ceux qui ont perdu le goût de la liberté », avertit Monique Canto-Sperber.
« L’invasion des imbéciles »
Je ne peux m’empêcher de citer les propos de l’érudit Umberto Ecco tenus peu avant sa mort, qui avaient d’ailleurs déclenché la polémique sur le Web:
« Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, auparavant, ne faisaient que discuter au bar après un verre de vin, sans causer de tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite, alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. »
Et d’ajouter: « La télévision a promu l’idiot du village, auquel le spectateur se sentait supérieur. Le drame d’Internet, c’est qu’il est en train de faire de l’idiot du village un porteur de vérité. »
Bien que ces propos aient pu paraître un peu trop élitistes, on peut s’interroger sur l’impact négatif qu’ont eu les réseaux sociaux sur la liberté d’expression qu’ils voulaient d’ailleurs protéger et démocratiser.
Pour ce dixième anniversaire de l’1dex dont la maxime est :
« Quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie » (Jacques Prévert), il m’apparaissait important de traiter de cette notion de liberté d’expression au niveau philosophique et de ses implications dans notre société atomisée et hyperconnectée.
Expériences personnelles
Pour conclure, je me permets ici de témoigner de mon expérience de plus de 25 ans en tant que journaliste. J’ai travaillé pour de nombreux journaux de presse écrite mais aussi pour des plateformes en ligne. Ce que je retiens de ces nombreuses expériences:
– Ma liberté d’expression n’a jamais été aussi menacée que dans des titres au contenu idéologique très marqué où les différents groupes de pressions y exercent un véritable contrôle et même une certaine police de la pensée. Je passe sur les exemples que le grand public connaît mais je voudrais évoquer ces deux exemples les plus frappants:
Au quotidien le Nouvelliste, en 2000/2001, alors que j’étais responsable d’une rubrique locale, de nombreux sujets étaient interdits de traitement et de discussion comme l’alcoolisme en Valais, les intérêts de certains actionnaires majoritaires, de roitelets locaux. Il devenait difficile pour le journaliste de travailler dans le calme car il était scruté et contrôlé dans tous ses faits et gestes par la rédaction en chef mais aussi par les collègues et les lecteurs du quotidien qui entretenaient une relation très affective avec le Nouvelliste. Certains se permettaient même de débarquer à la rédaction pour s’opposer à la parution d’un article ou critiquer la retranscription soi-disant erronée de propos rapportés.
Au quotidien Le Courrier, j’ai eu l’occasion de collaborer comme correspondant externe en Valais en 1997-99, si ma mémoire est bonne. Je pensais qu’un journal indépendant, sans publicité fût le lieu idéal pour la liberté d’expression. Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’énormément de groupes de pression, associations diverses étaient en fait les vraies propriétaires du journal. Un exemple: je voulais écrire un article sur une psychologue anarchiste valaisanne originale mais parce qu’elle n’était pas dans la ligne de l’idéologie socialo-associative du quotidien, un grand nombre d’associations diverses, qui étaient d’ailleurs de gros soutiens en terme d’abonnements du journal, se sont opposées à la parution de cet article sous peine d’annuler leurs abonnements et de mettre en péril l’existence du quotidien. Elles ont donc exercé, via certaines personnes influentes, des pressions inadmissibles sur le rédacteur en chef qui a finalement craqué et renoncé à la parution de cet article.
Je me joins donc pleinement aux conclusions de Monique Canto-Sperber qui redoute les nouvelles formes de censure créées par certaines communautés et groupes qui mettent en danger les bases même de la liberté d’expression. J’en ai fait moi-même, à de trop nombreuses reprises, la douloureuse expérience.