Rétractation de Takieddine : Mimi Marchand mise en examen

6 juin 2021

(PAR MEDIAPART)

 

Au terme de 48 heures de garde à vue dans les locaux de la police anticorruption, la femme d’affaires Michèle Marchand, papesse de la presse people et confidente des couples Sarkozy et Macron, a été mise en examen, samedi 5 juin, pour « subornation de témoin » et « association de malfaiteurs » dans un volet de l’affaire des financements libyens. Quatre autres personnes ont été mises en examen.

L’affaire Sarkozy-Kadhafi, qui vaut déjà des mises en examen à un ancien président de la République et trois de ses ministres, est en train d’accoucher judiciairement d’un scandale dans le scandale, sur fond de soupçons de témoignage manipulé et de presse sous influence.

Au terme de 48 heures de garde à vue dans les locaux de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) de la police judiciaire, la femme d’affaires Michèle Marchand, papesse de la presse people et confidente des couples Sarkozy et Macron, a été mise en examen, samedi 5 juin, pour « subornation de témoin » et « association de malfaiteurs en vue de commettre une escroquerie en bande organisée » dans un volet de l’affaire des financements libyens, a annoncé son avocate à l’Agence France-Presse (AFP).

« Elle conteste fermement les faits reprochés », a réagi MCaroline Toby. Michèle Marchand a été placée sous contrôle judiciaire. Quatre autres personnes ont également été mises en examen.

 

Michèle Marchand, dite « Mimi », le 22 avril 2017 au Touquet. © Eric Feferberg / AFP © Eric Feferberg / AFP

 

Les faits, qui avaient été révélés en novembre et avril derniers par Mediapart, portent sur les tractations (y compris financières) qui ont présidé fin 2020 à l’étrange revirement de l’intermédiaire Ziad Takieddine, l’un des principaux accusateurs de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne.

L’ancien chef de l’État, mis en examen avec plusieurs de ses proches (Brice Hortefeux, Claude Guéant, Éric Woerth) dans cette affaire d’État hors norme, s’était appuyé médiatiquement et judiciairement sur ces soudaines déclarations de Takieddine, depuis démenties par l’enquête, pour tenter de démontrer la vacuité du dossier et, au passage, mettre en cause l’intégrité de plusieurs magistrats, dont le juge Serge Tournaire.

Après avoir dit et répété pendant des années que le clan Sarkozy avait perçu des fonds libyens avant et après l’élection présidentielle de 2007 – ce que l’enquête judiciaire a par ailleurs largement conforté, témoignages et documents à l’appui –, Ziad Takieddine, l’un des agents de corruption présumés du dossier, avait subitement fait volte-face, en novembre dernier, en dédouanant totalement l’ancien président.

« La vérité éclate enfin », s’était immédiatement exclamé Nicolas Sarkozy après l’annonce par Paris Match et BFMTV du revirement surprise de Ziad Takieddine, en cavale au Liban, son pays natal, à la suite de sa condamnation à cinq ans de prison ferme dans l’affaire Karachi (une autre affaire politico-financière de premier plan).

Patronne de l’agence de paparazzis Bestimage, Michèle Marchand, surnommée « Mimi », est aujourd’hui soupçonnée d’avoir participé à ce que la justice considère être non pas une simple opération de presse, mais une « subornation de témoin » et une « association de malfaiteurs en vue de commettre une escroquerie en bande organisée », selon les termes de l’information judiciaire récemment ouverte par le Parquet national financier (PNF) et confiée à deux juges d’instruction.

Selon le Code pénal, la surbonation de témoin est le « fait d’user de promesses, offres, présents, pressions, menaces, voies de fait, manœuvres ou artifices au cours d’une procédure […] afin de déterminer autrui soit à faire ou délivrer une déposition, une déclaration ou une attestation mensongère ». C’est un délit passible de trois ans de prison.

Quant à l’association de malfaiteurs, il s’agit d’un « groupement formé ou entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d’un ou plusieurs crimes ou d’un ou plusieurs délits » – en l’occurrence ici une escroquerie en bande organisée. Ce délit est quant à lui passible d’au moins cinq ans de prison.

L’affaire est d’autant plus embarrassante que la mise en scène des rétractations de Takieddine a été orchestrée médiatiquement par Paris Match, propriété du groupe Lagardère dont Nicolas Sarkozy est membre du conseil de surveillance. Cela a créé, de fait, un lien d’intérêt entre l’ancien président mis en examen et le contenu éditorial de l’hebdomadaire phare du groupe.

Un journaliste de Paris Match a d’ailleurs été interpellé et placé en garde à vue dans ce volet de l’affaire, avant d’être relâché sans poursuites à son égard. Son « arrestation est contraire à tous les principes démocratiques » et relèverait « d’une forme d’intimidation » et d’une « violation de ses droits et de la liberté de la presse », s’était émue, jeudi 3 juin, la directrice de la publication de Paris Match, Constance Benqué.

Les derniers développements de l’enquête ont en revanche mis au jour l’implication présumée d’un aréopage hétéroclite de protagonistes : un escroc déjà condamné par le passé, un homme d’affaires versé dans l’immobilier, et un publicitaire qui avait en 2012 travaillé pour la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Tous ont été également interpellés et placés en garde à vue ces dernières 48 heures.

Les deux premiers, Noël Dubus et Pierre Reynaud, sont en outre réputés proches du clan Djouhri, du nom de l’autre intermédiaire de l’affaire des financements libyens avec Ziad Takieddine.

Noël Dubus et Pierre Reynaud ont été mis en examen, ce samedi, pour « subornation de témoin » et « association de malfaiteurs ». Tout comme Arnaud de la Villesbrunne, l’ancien directeur associé de l’agence d’événementiel Publics, proche de Nicolas Sarkozy, et une cinquième personne, une jeune femme proche de M. Dubus.

« Mon client a à peine compris les termes de sa mise en examen qu’il conteste en tout état de cause et il tentera de s’en expliquer lorsqu’il sera interrogé ultérieurement », a réagi l’avocat d’Arnaud de la Villesbrunne, Me Eric Morain.

 

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, le 12 décembre 2007, sur le perron de l'Élysée. © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP
Tous sont suspectés par les juges d’avoir pris part à des manœuvres et engagements financiers ayant abouti à la pseudo-rétractation de Ziad Takieddine, dont Nicolas Sarkozy a fait croire qu’elle allait renverser le cours d’une instruction pourtant déjà largement nourrie de documents et témoignages.Comme Mediapart l’a déjà rapporté, un avocat libanais avait indiqué il y a plusieurs semaines qu’un intermédiaire avait, en réalité, promis à Takieddine « qu’il allait lui apporter cinq millions d’euros s’il changeait son témoignage, ainsi que la levée de la saisie sur ses propriétés ».

Selon différents témoignages, l’homme qui, le premier, est allé au contact de l’intermédiaire réfugié au Liban s’appelle Noël Dubus. C’est un Français déjà condamné à de multiples reprises pour escroquerie, amateur d’enregistrements clandestins et friand de manipulations politiques. Mêlé en 2012 à la vente d’un faux passeport dominicain à Takieddine, Dubus apparaissait en outre lié à Alexandre Djouhri, l’intermédiaire proche de Sarkozy, via l’un de ses frères.

Or, Noël Dubus s’est rendu à deux reprises à Beyrouth pour y rencontrer Takieddine à deux moments clés de sa rétractation : la première fois en octobre, lors de l’interview de Paris Match, la seconde en décembre, lorsque l’intermédiaire a signé devant un notaire une incohérente rétractation écrite – un épisode également couvert par l’hebdomadaire du groupe Lagardère.

Durant cette période, Dubus a envoyé de l’argent aux avocats de Takieddine, ainsi qu’il l’a confirmé à Mediapart – une somme de 8 000 euros, a-t-il indiqué. Et il a lui-même bénéficié d’autres versements suspects, d’environ 300 000 euros, par le truchement d’un publicitaire et ancien directeur associé de l’agence Publics, Arnaud de la Villesbrunne (l’un des prestataires de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012), et provenant de deux sociétés offshore détenues par un marchand de biens parisien proche d’Alexandre Djouhri – comme nous l’avons détaillé ici.

 

Finalement entendu à Beyrouth par les deux juges de l’affaire libyenne, Ziad Takieddine a déclaré que ses propos avaient été « déformés » par Paris Match. « Je ne confirme pas ces propos qui ont été mal tournés par le journaliste, a-t-il déclaré. N’oubliez pas que Paris Match appartient à un ami de Sarkozy. »

Selon des proches de Takieddine à Beyrouth, c’est Michèle Marchand qui aurait été « en charge de la publication de l’article », d’autant que c’est un photographe travaillant régulièrement pour son agence, Sébastien Valiela, qui a couvert en photos et en vidéo (pour BFMTV) la vraie-fausse rétractation de Takieddine.

Michèle Marchand avait pour sa part indiqué à Mediapart n’avoir « rien à voir dans cette histoire ». « Valiela travaille pour moi de temps en temps, mais il a sa propre agence. Il était parti pour essayer de faire un sujet paparazzi sur Carlos Ghosn, et, paraît-il, l’autre [Takieddine – ndlr] lui aurait sauté dessus. Il voulait des photos… Valiela me dit qu’il a eu Gattegno

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, qui lui a tout de suite envoyé un journaliste. »

Le discours a désormais changé. La patronne de presse « a agi en qualité de journaliste qui a eu l’exclusivité de cette interview de M. Takieddine », a déclaré à l’AFP, après la mise en examen de Mimi Marchand, son avocate Me Toby. « Elle n’a fait qu’organiser les photos et l’interview, dans le périmètre de son métier », a-t-elle ajouté.

Bien que non mis en cause pénalement à ce stade des investigations, Paris Match se retrouve aujourd’hui dans l’embarrassante situation de s’être fait le relais d’une opération douteuse, qui a, un temps, profité à un ancien président mis en examen dans plusieurs affaires et membre du conseil de surveillance du groupe propriétaire du titre.

D’ailleurs, Arnaud Lagardère lui-même s’était félicité en juillet 2020, dans Le Monde, que les journaux de son groupe, dont Le Journal du dimanche, prennent la défense acharnée de Nicolas Sarkozy dans le scandale libyen. « Si ça peut rééquilibrer le traitement de cette affaire dans la presse, c’est bien », avait-il confié.

C’est une certaine façon de voir les choses… En effet, en janvier 2020, les juges d’instruction de l’affaire libyenne avaient pointé dans une ordonnance judiciaire les « manipulations » de la presse dans ce dossier par l’un des principaux mis en cause, l’intermédiaire Alexandre Djouhri, notamment du fait de sa grande proximité avec le directeur des rédactions de Paris Match et du JDD, Hervé Gattegno, lequel se défend de toute influence sur son travail.

Le JDD avait notamment qualifié de « machination » l’enquête visant Nicolas Sarkozy.

Huit ans après l’ouverture de l’instruction, Nicolas Sarkozy est aujourd’hui mis en examen pour « corruption », « recel de détournement de fonds publics », « financement illicite de campagne électorale » et « association de malfaiteurs » dans l’affaire libyenne. Il a par ailleurs été condamné en mars dernier pour « corruption » dans le dossier Bismuth – il a fait appel – et il est actuellement jugé au tribunal de Paris pour « financement illégal de campagne électorale » dans le scandale Bygmalion.

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