(PAR MIQUEL DE PALOL)
Ces jours-ci, il y a à Barcelone une exposition dédiée au peintre, dessinateur et graveur, M.C. Escher. Votre chroniqueur avoue être addict à cette œuvre depuis qu’il a atteint l’âge de raison (artistique). Escher était alors ce qu’on appellerait plus tard un artiste culte. Admirés par quelques-uns, certains de manière enthousiaste et furieuse, mais à la marge des grands courants de goût et d’affection. En premier lieu, on pourrait penser que c’était dû à la complication conceptuelle et formelle de ses images, mais j’incline plutôt à penser que la cause provenait de l’olympique mépris d’Escher pour les esthétiques – ou contre-esthétiques -, les formes ou les anti-formes – dictés par les mouvements modernes. Alors Picasso, Reinhard et Warhol allaient dans une certaine direction, Escher allait rageusement (ou tranquillement) dans la direction opposée. Le style de ses objets devait sembler pire que le kitsch – un « problème » rapidement surmonté, lorsqu’on en arrive aux exaltations du mauvais goût capitaliste d’un Jeff Koons – et, depuis les fanatismes, beaucoup plus impardonnable. Les apôtres de la modernité le voyaient comme un réactionnaire, un pratiquant acritique et systématiquement engagé en faveur des anciennes et caduques manières de l’académie renversée avec joie. Qu’est-ce qui distingue ses paysages italiens – privés du tralala géométrique – des gravures artisanales d’il y a deux, trois, quatre cents ans ? Rien.
Comme plus d’une fois – on pourrait citer des noms illustrissimes – , la perspective historique situe Escher au lieu qui lui correspond. Non celui d’un rétrograde, sinon celui d’un homme avancé sur son temps. Celui d’un très audacieux syncrétiste conceptuel, capable de comprendre l’art figuratif non pas seulement dans ses profondeurs mathématiques, mais aussi jusque dans ses hauteurs métaphysiques. Le phénomène se produit pièce par pièce, mais acquiert une véritable dimension à la vue de l’ensemble des pièces exposées. Escher dit que la réalité n’est pas seulement une illusion mais aussi une convention, c’est-à-dire une perception autant questionnable du point de vue des sentiments que de la raison. Les illusions et les idées abstraites sont faibles. Faciles à casser, à se retourner contre elles-mêmes. Capables d’envoyer le vulnérable être humain à des incertitudes cahotantes aussi fascinantes que périlleuses.