(PAR ERNEST FANTI)
A la mémoire de Mikis Theodorakis, de la Grèce….et de Gilles
GRECE, SOUVIENS-TOI
Grèce, souviens-toi des temps heureux, pas si lointains, Ton nom fleurait saveurs, effluves et parfums, La voix chaude de Melina, les airs de Mikis, Les mezzés et l’ouzo apprêté à l’anis.
Mais des forbans, champions de l’évasion fiscale Pillèrent le pays, grâce aux fraudes abyssales.
L’argent est métèque et le pire reste à venir :
L’Europe des banquiers, cornaquée de ses sbires.
Les commissaires de Bruxelles, odieux gabelous, Ont saigné ton peuple meurtri, l’ont mis à genoux.
Depuis j’ai compris ce monde de vilénies :
Je demeure dans ma bulle, bercé de poésie.
Au siècle dernier, au seuil des années soixante, Gilles, sur une terrasse ombragée, non loin de Zante Avant les colonels, le plomb et la braise, Créa La petite gare du Péloponnèse.
LA PETITE GARE DU PÉLOPONNÈSE
Baraque sang de bœuf, à l’ombre
De quelques grands eucalyptus.
Des voyageurs en petit nombre.
Loutra-Kyllini! Terminus!
Le train arrive. Il brinquebale
En sifflant gaiement les copains
Sur son chemin de pastorales
Qui ondule à travers les pins.
Il a choisi la voie étroite;
Sans hâte, il va tant bien que mal.
Nous, dans la chaleur un peu moite
Autour de l’ouzo matinal,
Nous contemplons la mer brillante
De soleil, sous le vent léger,
Qui chasse entre la côte et Zante
Ses jolis moutons sans berger.
Ah! Qu’on est bien! Que l’on se sent à l’aise Dans ce café, si modeste, en plein air, Petite gare du Péloponnèse Entre le ciel, le feuillage et la mer!
Ombre verte et lumière blonde.
Quelques Grecs, de petites gens,
Le plus gentil peuple du monde,
Curieux, amical, obligeant.
On voit le garçon qui s’empresse
Chargé de chaises et verres d’eau.
Simplicité enchanteresse
De ce pays, comme un cadeau,
Un don royal de la nature,
Où les dieux survivent toujours,
Ceux du foyer, de l’aventure,
De la jeunesse et de l’amour.
Nausicaa et sa nourrice
S’en vont à travers les roseaux
Pour accueillir le vieil Ulysse
Comme autrefois sauvé des eaux.
Ah! Qu’on est bien! Que l’on se sent à l’aise Dans ce café, si modeste, en plein air, Petite gare du Péloponnèse Entre le ciel, le feuillage et la mer!
Ô solitude sans égale,
Ô beau silence traversé
Parfois, par le chant des cigales.
Le présent lié au passé
Par les mêmes jeux de lumière,
Par le même rythme un peu lent
Berçant la Grèce toute entière
Qui renaît après deux mille ans.
La petite locomotive
Elle-même, dans ce décor
– cheval de Troie à la dérive –
Semble surgir de l’âge d’or!
Le train. La gare. Un air de brousse.
« C’est le Far-West » dit un faquin.
« Si l’on veut », fait une voix douce,
« Un Far-West… sans Américains! »
Ah! Qu’on est bien! Que l’on se sent à l’aise Dans ce café, si modeste, en plein air, Petite gare du Péloponnèse Entre le ciel, le feuillage et la mer!
C’est ici le dernier refuge
De l’homme en ces temps aberrants
En attendant l’autre déluge
Que préparent les quatre Grands.
Ici, tout est mesure et grâce;
Sur les ailes de l’aquilon,
L’esprit monte à travers l’espace
En suivant le char d’Apollon.
Le train siffle. Adieu, bon voyage!
Nous restons. « Garçon! Deux ouzos
Avec des mézés! – c’est l’usage –
Efkaristo! Parakalo! »
Grèce, en rêvant sur ton épaule
Au creux de ton sein maternel,
J’oublie tout: mes soucis, de Gaulle,
Jusqu’au péché originel!
Ah! Qu’on est bien! Que l’on se sent à l’aise Je penserai à toi les soirs d’hiver Petite gare du Péloponnèse Entre le ciel, le feuillage et la mer!
Loutra-Kyllini, juillet 1961
© Fondation Jean Villard-Gilles
https://youtu.be/yl-KMnzq2b4