Dans le confort du mensonge

4 mai 2025

(PAR PEGGY SASTRE POUR LE POINT)

Pour justifier, sans risquer de perdre la face, vérités alternatives et autres idéologies autoritaires, notre cerveau dispose d’un outil bien pratique : la dissonance cognitive.

Il y a des gens pour croire que la Terre est plate. D’autres que le vaccin contre le Covid est une arme de contrôle mental massif. Certains affirment même que le monde est dirigé par une élite de reptiliens réfugiés dans des bases souterraines en Antarctique – là où, paraît-il, Hitler et ses sbires auraient discrètement refait leur vie après 1945. On en rit, bien sûr. Mais ces délires sont aussi le symptôme d’un mal tout à fait courant : l’incapacité humaine à affronter le réel pour ce qu’il est.

Un phénomène qui ne se limite pas à quelques marginaux désœuvrés errant sur des forums obscurs. Il s’infiltre partout. À gauche, il y en a pour croire qu’un homme peut devenir femme par la seule puissance « performative » de sa parole, et que le contester, c’est « haïr ». À droite, des foules entières sont persuadées que Donald Trump est l’élu d’une croisade divine contre une sinistre cabale pédosataniste et que celle-ci s’en est récemment donné à cœur joie dans la performance de Lady Gaga à Coachella. Absurde ? Oui. Inquiétant ? Sans doute. Mais le qualificatif le plus juste est : banal.

Pourquoi ? Parce que la vérité coûte cher. Elle oblige à admettre qu’on s’est trompé, à perdre la face. Et, pour beaucoup, c’est pire que de perdre la raison.

Après les travaux de Leon Festinger, on sait que le sujet est celui de la dissonance cognitive. Quand une réalité contredit nos croyances les plus profondes, le cerveau court-circuite. Alors on rationalise, on invente, on s’arrange. Et c’est ainsi que des gens par ailleurs bien sous tous rapports finissent par croire qu’il existe des femmes à pénis. Qu’on en vient à justifier la censure au nom de la liberté, ou la discrimination raciale au nom de l’antiracisme.

Plus l’environnement est fermé – religieux, politique, communautaire –, plus la dissonance cognitive est fertile, car le moteur du conformisme tourne à plein régime. On commence par défendre des positions que l’on sait fausses pour se fondre dans la masse, et, à force, on y croit vraiment.

Ce n’est pas que les gens sont stupides, mais qu’ils ont trop à perdre : leur réputation, leur groupe, leur place dans la meute. C’est d’ailleurs pour ça qu’on voit des universitaires défendre des absurdités biologiques avec le sérieux d’un clerc médiéval. L’intelligence ne protège pas contre cette dérive du cerveau humain, adapté non pas pour comprendre le réel, mais pour y dénicher coûte que coûte le nécessaire pour survivre. Au contraire : elle l’aggrave. Plus l’esprit est affûté, plus il est capable de se construire des labyrinthes où cacher sa croyance, bien à l’abri de toute lumière contestataire.

Youri Bezmenov, célèbre pour avoir exposé durant la guerre froide les mécanismes de la subversion soviétique et les stratégies d’influence et de désinformation utilisées par l’URSS pour déstabiliser les sociétés occidentales, parlait pour sa part de démoralisation. Dans cet état psychologique, les faits n’ont plus de prise. Là encore, ce n’est pas tant que le démoralisé est idiot, c’est qu’il est imperméable. Vous pouvez lui montrer les preuves les plus flagrantes, les contradictions les plus criantes : il ne réagira pas. Son système mental a désactivé le mécanisme de révision. Ce n’est plus un citoyen rationnel, c’est un soldat idéologique, seulement capable de regarder par le petit bout de la lorgnette autorisée par sa doctrine.

Car l’idéologie ne survit pas par la force de ses idées, mais par la peur de l’exclusion. Elle offre la survie sociale à condition de renoncer à penser. Le groupe d’abord, la vérité ensuite.

Raison pour laquelle connaître et faire connaître la vérité n’a jamais suffi. Il a toujours fallu survivre à la meute. Et, aujourd’hui comme hier, peu y sont prêts. Pas parce qu’ils sont lâches, mais parce qu’ils sont seuls. Et, qu’à un moment donné, la résistance face au nombre finit par user.

 

One thought on “Dans le confort du mensonge”
  1. Merci, d’aborder la banalité et l’usure.
    Faut-il encore vouloir comprendre ? (Coachella est un bon exemple !)

    Une explication simple : La fenêtre d’Overton 🙂

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