EDOUARD DURAND, UN JUGE SANS ARMURE

8 mars 2026
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L’ENFANT D’ABORD

Le juge Édouard Durand, la justice sans armure

Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde, le magistrat français Édouard Durand résume sa position en une phrase simple et désarmante : « Je n’ai pas de carapace, il n’y a pas d’indifférence en moi. »

Dans un univers judiciaire souvent accusé de froideur administrative, cette déclaration sonne comme une anomalie — ou peut-être comme un rappel salutaire : juger n’est pas seulement appliquer la loi, c’est aussi regarder la réalité humaine en face.

Un juge façonné par la violence qu’il a vue

Entre 2021 et 2023, Édouard Durand a coprésidé la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, plus connue sous l’acronyme Ciivise. Cette commission a recueilli des dizaines de milliers de témoignages de victimes d’inceste et de violences sexuelles durant l’enfance.

Selon Le Monde, cette expérience a profondément marqué le magistrat. Confronté à la masse de récits, il parle d’un « océan de souffrance » qui oblige à regarder la violence telle qu’elle est : intime, souvent familiale, et longtemps niée.

Pour lui, ces témoignages n’étaient pas des abstractions statistiques mais des vies réelles, brisées très tôt.

Une conviction simple : croire les enfants

La position du juge Durand tient en un principe qui provoque parfois le débat : la parole de l’enfant doit être prise au sérieux dès le départ.

Dans l’entretien, il explique que le réflexe de soupçon envers les victimes constitue l’un des principaux obstacles à la révélation des violences sexuelles. Dans de nombreux cas, explique-t-il, les enfants ne parlent pas ou parlent tard, précisément parce qu’ils anticipent cette incrédulité.

Durand rappelle que la majorité des agressions sexuelles sur mineurs ont lieu dans la sphère familiale ou proche. Dans ces situations, la pression sociale et affective réduit la possibilité pour la victime d’être entendue.

La justice face à sa propre culture

Le magistrat critique implicitement une culture judiciaire héritée de siècles de procédure pénale : une culture du doute systématique qui, appliquée mécaniquement aux violences sexuelles, peut devenir une machine à silencier les victimes plutôt qu’à les protéger.

Dans Le Monde, il évoque notamment un chiffre révélateur : moins de 10 % des plaintes pour violences sexuelles aboutissent à une condamnation.

Pour Durand, ce chiffre ne peut être expliqué seulement par la difficulté des preuves ; il révèle aussi une résistance institutionnelle à croire ce que racontent les enfants.

L’homme derrière le magistrat

Dans l’entretien, Durand parle aussi de son histoire personnelle.

Une séparation familiale vécue dans son enfance l’a sensibilisé très tôt à la fragilité des enfants face aux conflits des adultes.

Il évoque également l’influence du philosophe Emmanuel Levinas, dont l’éthique de la responsabilité envers autrui a nourri sa conception du rôle du juge.

Pour lui, juger n’est pas un exercice de distance glacée mais un acte moral, au sens le plus exigeant du terme.

Une voix qui dérange

La Ciivise a été brutalement interrompue en France, ce que Durand regrette ouvertement. L’élan créé par la libération de la parole aurait dû déboucher, selon lui, sur une transformation profonde des institutions : justice, école, protection sociale.

Car la question posée dépasse largement les tribunaux : une société peut-elle continuer à ignorer ce que vivent ses enfants ?

Durand répond par la négative. Pour lui, la violence sexuelle contre les mineurs constitue un problème politique majeur, pas seulement judiciaire.

Une leçon pour toute l’Europe

Ce que dit Édouard Durand concerne bien sûr la France. Mais son message résonne bien au-delà.

Dans de nombreux pays européens, y compris en Suisse, les autorités de protection de l’enfance, les tribunaux et les services sociaux sont régulièrement accusés par les familles ou les victimes d’inaction, d’incrédulité ou d’aveuglement administratif.

Le débat posé par le magistrat est donc universel :

la protection de l’enfance est-elle réellement au centre du système, ou seulement dans les discours ?

« Je n’ai pas de carapace »

Dans un monde institutionnel qui valorise souvent la neutralité émotionnelle, Durand assume une autre position : ne pas s’endurcir.

« Je n’ai pas de carapace », dit-il.

Autrement dit : un juge peut rester humain.

Et peut-être que la justice, pour être juste, doit précisément commencer par là. 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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