
Sur les hauteurs de Riex, un cube de pierre garde depuis mille ans les secrets de Lavaux
Il faut grimper. Quitter les terrasses dorées du vignoble, tourner le dos au lac, s’enfoncer dans la forêt par des sentiers qui montent raide. Le souffle se raccourcit, les mollets protestent. Et puis, soudain, au sommet du Mont de Gourze, à 927 mètres d’altitude, elle apparaît : massive, carrée, muette. Dix mètres de pierre brute, sans fenêtre, sans ornement. Un cube austère posé là comme un poing fermé contre le ciel. La Tour de Gourze ne cherche pas à séduire. Elle impose.
Ce qui frappe d’abord, c’est le silence. Pas celui de l’abandon — celui de la vigilance. Depuis peut-être le IXe siècle, cette tour regarde. Vers le sud, le Léman s’étale, immense nappe d’argent bordée par les dents du Chablais. Vers le nord, le Jorat ondule en collines boisées. À l’est, les Préalpes dessinent leur ligne de crête. À l’ouest, par temps clair, on jurerait apercevoir le Jura. Un panorama à 360 degrés que les géodésiens suisses ont jugé si parfait qu’ils y ont installé en 1884 un signal de triangulation, aujourd’hui rendu obsolète par le GPS mais toujours fiché dans l’angle ouest de la tour, à exactement 936,25 mètres au-dessus du niveau de la mer.
L’histoire de la Tour de Gourze commence dans le brouillard des légendes. Certains historiens attribuent sa construction à la reine Berthe de Souabe, cette figure quasi mythique de la Bourgogne médiévale dont on ne sait presque rien — ni la date de naissance, ni les circonstances exactes de la mort, survenue entre 957 et 961. La légende veut qu’elle ait fait ériger la tour au IXe siècle pour protéger Lavaux des incursions sarrasines, ces cavaliers venus du sud qui terrorisaient les vallées alpines. L’image est saisissante : une reine dont l’existence même est disputée par les historiens, bâtissant une forteresse contre des envahisseurs dont la présence dans la région relève elle aussi en partie du mythe.
D’autres chercheurs, plus prudents, situent la construction à la fin du XIe siècle et l’attribuent aux évêques de Lausanne, dont le territoire englobait alors le Mont de Gourze. Un document de 1170 mentionne déjà un « mons Gurgii » occupé par une fortification. Mais la première trace écrite certaine remonte à 1279, où la tour apparaît sous le nom latin de *Castrum Gurzi* — le château de Gourze.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que la tour a brûlé. En 1316, Louis II de Vaud, en conflit ouvert avec Pierre d’Oron, évêque de Lausanne, prend d’assaut la fortification et la démantèle. Pendant quatre-vingts ans, le cube de pierre reste éventré, noirci, livré au vent et à la végétation.
Il faut attendre 1397 pour que l’évêque Guillaume de Menthonay ordonne sa reconstruction. Le chantier est confié à un personnage intrigant : Jean de Canturio, Milanais de naissance, maître des monnaies de l’évêque. Un monnayeur lombard chargé de relever une forteresse vaudoise — le Moyen Âge avait de ces croisements inattendus. Les conditions posées par l’évêque sont strictes : rebâtir et entretenir la tour, la tenir à disposition permanente du prélat, n’y accueillir sous aucun prétexte des hommes de guerre étrangers, ne se livrer à aucune hostilité sans permission. La famille Canturio honore le contrat pendant plus d’un siècle, jusqu’en 1530, date à laquelle la tour est vendue à la paroisse de Villette. Six ans plus tard, les Bernois envahissent le pays de Vaud. La tour change de maître.
Elle sert encore de signal militaire jusque vers 1678, puis tombe dans l’oubli. La propriété, partagée entre six communes — Forel, Grandvaux, Villette, Epesses, Riex, Cully —, souffre du mal classique de l’indivision : personne ne se sent responsable, tout le monde attend que l’autre paye. Les murs se fissurent. Les pierres se descellent. La sentinelle s’endort.
C’est en 1878 que deux hommes décident que la tour mérite mieux que la ruine. Le pasteur François Naef et le syndic Charles Fonjallaz lancent les travaux de restauration, font ouvrir une entrée dans la façade — la tour n’en possédait aucune jusque-là, son cube de 900 mètres cubes étant parfaitement clos — et coiffent les murs d’un parapet bordant une plate-forme de deux mètres de large. En 1939, des escaliers intérieurs sont construits, offrant enfin au public l’accès au sommet. En 1910, la tour passe en mains de l’État de Vaud. Le 6 août 1913, la Confédération la déclare monument historique fédéral.
Aujourd’hui, la Tour de Gourze se visite librement. L’escalier intérieur est raide, les marches étroites. Mais une fois au sommet, la récompense est totale. Le regard embrasse tout le bassin lémanique, les vignobles de Lavaux inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, les sommets enneigés du Chablais, le lac de Bret niché dans sa combe à quelques centaines de mètres à l’est.
À une centaine de mètres en contrebas, le café-restaurant de la Tour de Gourze complète le tableau. Haut lieu de la fondue vaudoise, l’établissement familial propose des spécialités au fromage, des assiettes de viandes froides, des saucisses aux choux avec röstis en hiver, et le dimanche, des meringues à la double crème de Gruyère qui justifieraient à elles seules l’ascension. On y mange en terrasse face au Léman, en se disant que les guetteurs médiévaux, eux, n’avaient pas cette chance.
Plusieurs itinéraires de randonnée mènent à la tour : depuis Cully par le port de Moratel et les vignobles d’Epesses (environ 10 km, 3 heures), depuis la gare de Puidoux-Chexbres par le lac de Bret, ou par la crête sud-ouest depuis Grandvaux. La difficulté est modérée, le balisage jaune fiable, et la balade se prête à toutes les saisons — même si le printemps et l’automne, quand la lumière rasante embrase les terrasses de Lavaux, offrent les plus belles récompenses.
Mais au-delà du panorama et de la fondue, la Tour de Gourze garde quelque chose d’irréductiblement mystérieux. Ses murs de 2,20 mètres d’épaisseur, son absence originelle de toute ouverture, sa forme cubique parfaite : tout suggère qu’elle n’a pas été construite pour être habitée, mais pour surveiller. Et pour signaler. Pendant des siècles, elle a fait partie d’un réseau de tours à feux qui transmettaient les alertes de sommet en sommet, du Léman au Plateau.
Qui a allumé le dernier feu ? Quand ? Contre quelle menace ? Les archives se taisent. Le Dr Charles Rochat de Cully a consacré quinze années de recherches à cette tour et en a tiré un fascicule de soixante pages, édité par sa fondation et toujours en vente au bureau communal de Riex. Soixante pages pour un cube de dix mètres de haut — c’est dire si la pierre, ici, parle à qui sait l’écouter.
La Tour de Gourze n’est pas un monument spectaculaire. Elle n’a ni donjon, ni meurtrière, ni pont-levis. Elle est quelque chose de plus rare : un lieu qui résiste au temps, au feu, à l’oubli, et qui récompense ceux qui font l’effort de monter.
*La Tour de Gourze est accessible librement toute l’année. Le café-restaurant est ouvert du mardi au dimanche