LE DICTIONNAIRE AMOUREUX DE LA TUNISIE DE FAWZIA ZOUARI

20 mars 2026
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À l’occasion de la sortie du « Dictionnaire amoureux de la Tunisie », il n’est pas inutile de rappeler ce que représente cette collection singulière dans le paysage éditorial francophone, de présenter brièvement la plume qui s’y consacre cette fois, et de dire quelques mots de ce pays qui, depuis plus d’un siècle, nourrit l’imaginaire européen autant qu’il en défie les certitudes.
Une collection où la subjectivité est assumée
Lancée aux éditions Plon, la collection des « Dictionnaires amoureux » s’est imposée comme une forme littéraire à part entière. Ni dictionnaire académique, ni guide touristique, ni essai au sens strict, chaque volume se construit comme un abécédaire intime : des entrées par mots-clés, souvent inattendus, où l’auteur s’autorise digressions, souvenirs personnels, coups de cœur et parfois coups de griffe.
Les « Dictionnaires amoureux » reposent sur un parti pris clair : assumer la subjectivité. Il ne s’agit pas d’« épuiser » un pays, un art ou une personnalité, mais de montrer comment un regard singulier s’y frotte, s’y attache, parfois s’y heurte. C’est cette liberté de ton – mélange d’érudition, d’anecdotes et de confidences – qui a fait le succès de la collection. On y lit autant l’objet que le sujet : le pays, certes, mais surtout la manière dont un écrivain l’habite, l’interroge, le raconte.
Appliquée à la Tunisie, cette forme prend une résonance particulière. Car ce « petit pays qui a tout d’un grand » n’est pas seulement un territoire : c’est un concentré d’histoires et de strates, une Méditerranée en réduction où se croisent Carthage, Rome, l’Islam, l’Empire ottoman, le protectorat français, l’indépendance, les autoritarismes et la révolution.
Fawzia Zouari, entre deux rives
Confier un « Dictionnaire amoureux de la Tunisie » à Fawzia Zouari a quelque chose d’évident. Écrivaine et journaliste franco-tunisienne, elle appartient à cette génération d’auteurs qui vivent entre deux rives, habitent deux langues, deux cultures, deux mémoires. Son œuvre, dense et variée, interroge depuis longtemps les questions d’exil, d’identité, de femmes prises dans le frottement des mondes arabe et européen.
Formée à la fois aux humanités et au journalisme, Zouari porte un regard double sur son pays d’origine : celui de l’enfant du pays, nourrie de paysages, de langues et de rites, et celui de l’intellectuelle distanciée, qui observe depuis la France les mutations politiques et sociales du monde maghrébin. Sa Tunisie n’est ni carte postale ni dossier d’instruction : elle est faite de visages, de voix, de lectures, de scènes de vie, de contradictions internes.
Dans le cadre d’un « dictionnaire amoureux », cette position est un atout. Elle permet de tenir ensemble la tendresse et la lucidité, l’attachement et la critique, la nostalgie et l’analyse. On imagine sans peine que nombre d’entrées jouent sur cette oscillation : un plat populaire qui ouvre sur la question sociale, une ville qui devient prétexte à évoquer la centralisation du pouvoir, un souvenir de famille qui déplie tout un pan de l’histoire contemporaine.
La Tunisie, carrefour à taille humaine
Parler de la Tunisie, c’est évoquer un pays qui déjoue les idées simples. Géographiquement modeste, elle concentre pourtant une densité étonnante de paysages, d’empreintes historiques et de couches de mémoire. Du littoral méditerranéen aux portes du Sahara, des ruines de Carthage aux médinas ottomanes, des hôtels balnéaires aux quartiers populaires, elle offre la palette complète des images que l’Europe projette sur le Sud – et les moyens de les contredire.
La Tunisie est d’abord un carrefour. Carrefour des routes antiques, des conquêtes, des échanges commerciaux. Carrefour des langues – arabe, français, parfois italien, anglais, dialectes amazighs –, où l’oreille attentive entend circuler les histoires familiales et les héritages coloniaux. Carrefour des pratiques religieuses, du rigorisme à la laïcisation de fait des mœurs urbaines. Pays réputé « modéré », il est aussi un pays travaillé par des tensions profondes : fractures régionales, question sociale, désillusions postrévolutionnaires.
Mais la Tunisie, c’est aussi un pays qui a donné au monde des images d’espérance. L’immolation de Mohamed Bouazizi, la chute de Ben Ali, la séquence révolutionnaire de 2011 ont fait d’elle, un temps, le laboratoire démocratique du monde arabe. L’histoire ultérieure a rappelé la fragilité des transitions et la puissance des forces de rappel. Raison de plus pour revenir à ce pays non pas à coups de slogans, mais par le détour de la littérature, de la mémoire, de l’intime.
Un livre pour naviguer entre clichés et complexité
Dans ce « Dictionnaire amoureux de la Tunisie », Fawzia Zouari a l’occasion de composer sa géographie sentimentale : des lieux, des figures, des odeurs, des mots qui racontent sa Tunisie – et, à travers elle, une Tunisie possible parmi d’autres. Le lecteur n’y trouvera pas un manuel de sciences politiques ni un guide pratique, mais un itinéraire de sensibilité.
Ce type d’ouvrage est précieux pour qui veut sortir des clichés habituels – plages, jasmin, artisanat – sans pour autant se perdre dans la technicité des analyses géopolitiques. Il permet d’entrer dans un pays par la porte des affects, des détails, des fragments de vie. Pour le lecteur romand, qui connaît parfois la Tunisie surtout par le tourisme ou par l’actualité sécuritaire, une telle approche offre un contrepoint bienvenu.
Que l’on connaisse déjà Tunis, Sidi Bou Saïd ou Djerba, ou que l’on n’ait de la Tunisie que quelques images éparses, ce « dictionnaire » propose de les déplacer. Il ne dira pas « tout » de la Tunisie – personne ne le peut – mais il assumera le geste le plus honnête qui soit : dire « ma » Tunisie. À charge pour le lecteur d’y confronter la sienne, réelle ou rêvée.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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