La question du jour de L’1Dex à tous les Chrétiens, à tous les Musulmans, à tous les Juifs qui n’aiment pas Bibi, à tous les Bouddhistes, à tous les Païens, à tous les Juges et à tous les Mécréants de la terre : faut-il bannir des débats de la Cité tous ceux qui refusent de qualifier les actes commis à Gaza de crimes génocidaires ? Si la question manquait de clarté, une question subsidiaire : comment faire la guerre à ceux qui veulent votre disparition et qui se cachent dans des écoles ou dans des hôpitaux ? Peuvent participer au débat tous les généraux de tous les pays et tous les militants palestiniens et tous les officiers de l’armée israélienne : le débat démocratique inclut de donner la parole à tous, y compris à Jean Quatremer et à ses amis journalistes.

Traduction de l’article de Daniela Hooghiemstra paru dans Elsevier, hebdo néerlandais, consacré à mon affaire:
Dans les rédactions des journaux, les guerres du monde ne font pas seulement l’objet de reportages ; elles s’y livrent aussi, surtout depuis que l’idée a émergé que les journalistes sont des activistes. Aux Pays-Bas, cela reste souvent limité à un langage lénifiant : selon Marcia Luyten, chroniqueuse au Volkskrant, la « résistance » consiste à caresser son chien ou « son mari », au choix. Mais en France, si l’on n’y prend garde, ils défilent dans les rues avec votre tête au bout d’une pique.
C’est ainsi que j’ai lu qu’à la rédaction du journal de gauche Libération, une « assemblée » a été convoquée la semaine dernière pour discuter du « sentiment de malaise » que le correspondant européen Jean Quatremer y provoquerait. En tant que rédactrice Europe pour le NRC Handelsblad, je l’ai rencontré à la fin du siècle dernier au Parlement européen à Strasbourg. Je finissais toujours par débattre avec lui. De la nécessité de l’introduction de l’euro — très importante selon lui — jusqu’à la question de savoir si une cuisine sans papier d’aluminium — la mienne — méritait le nom de « cuisine ».
Cet ancien anarchiste m’appelait « une petite bourgeoise », ce que je prenais pour un compliment en raison de son sourire charmant. Il avait de l’autodérision, ce qui est assez unique pour un Français, dansait avec passion sur du Abba et fumait de petits cigares.
Non, il n’avait frappé ou agressé personne, m’a-t-il dit au téléphone. La raison de ce « malaise » à la rédaction était ses opinions. Il avait refusé de qualifier l’attaque israélienne sur Gaza de « génocide », estimant que les critères juridiques spécifiques n’étaient pas remplis. Sur X, il avait accusé l’Espagne d’« antisémitisme d’État », affirmé que la haine des Juifs était plus présente au sein de l’Islam que dans d’autres religions, et accusé la presse de gauche d’avoir abandonné les Français juifs.
Serge July, qui a fondé Libération en 1973 avec l’écrivain Jean-Paul Sartre, l’avait invité en 1984 à rejoindre la rédaction en tant que juriste défendant les droits civiques des immigrés français, car il recherchait des penseurs de gauche variés.
Quarante ans et des milliers d’articles plus tard, de jeunes rédacteurs, ayant recueilli des témoignages (anonymes) à son sujet, estiment qu’il a « franchi une ligne ». Par ses opinions, il en blesse beaucoup. Il sentait le vent tourner depuis longtemps, mais depuis le 7 octobre, c’est l’inquisition qui règne selon lui. À Paris, pas moins de quatre « assemblées » ont déjà été consacrées à son cas. Vivant lui-même à Bruxelles, il fait figure de « fantôme du mal », dit-il, quelqu’un qui entre dans l’église pour dire que Dieu n’existe pas. Mais Libération est un journal.
Selon lui, la Bible dit déjà que les jugements unanimes ne sont pas valables, car la vérité a toujours plusieurs facettes. Mais il doit sans cesse expliquer à ses collègues du XXIe siècle la distinction entre l’enquête, l’argumentation critique et « la Vérité ».
Il croyait aussi à l’unification européenne, et pourtant cela ne l’a pas empêché de révéler une affaire de fraude qui a mené, en 1999, à la démission de toute la Commission européenne. Parce qu’il est journaliste, putain ! Que l’un et l’autre puissent être vrais, que la réalité soit plurielle et changeante, et surtout différente de ce qu’elle semble être, n’est selon lui pas tant une question de conviction politique qu’une question de culture intellectuelle. Entre-temps, nous avons affaire à une deuxième génération qui, d’ailleurs en partie grâce à ces intellectuels passionnés de 68, est censée être en moyenne « hautement diplômée », mais qui n’a qu’une formation académique superficielle, voire inexistante. Après la chute du Mur, la gauche savait qu’elle avait tort, mais n’a pas eu la force mentale de le reconnaître, dit Quatremer. Cela a produit une culture de pensée paresseuse, faite de gens qui préféraient se tromper avec Jean-Paul Sartre plutôt que d’avoir raison avec Raymond Aron, son opposant de droite. De toute façon, l’addition n’était payée que loin d’ici, en Russie, au Cambodge ou en Chine.
L’instinct de pencher vers l’inverse quand tout le monde dit la même chose a disparu du journalisme. Alors que son journal était autrefois le porte-voix de la liberté intellectuelle, il défend aujourd’hui le dogme. C’est étrange, dit-il, que ce soit précisément « la gauche » qui ait autant de mal avec la liberté d’expression. Est-ce parce que les idéaux élevés ne s’enracinent pas dans la réalité ? L’édifice progressiste est-il parfois trop fragile pour affronter la contradiction ? Comment expliquer autrement le curieux mariage entre les « progressistes » et les religieux orthodoxes qui se scelle de nos jours. Ensemble, ils bâtissent un temple où il n’y a pas de place pour lui.