
Il existe parfois des décisions judiciaires qui disent davantage sur une société que des centaines de débats télévisés hystériques.
L’ordonnance de non-entrée en matière rendue le 17 avril 2026 par la Procureure générale du Canton du Valais dans l’affaire opposant Stéphane et Béatrice Riand au dessinateur de Charlie Hebdo Éric Salch appartient clairement à cette catégorie.
Le Ministère public valaisan y examine frontalement l’un des dessins les plus glauques publiés ces dernières années en lien avec la tragédie du Constellation de Crans-Montana. Ce dessin représentait deux brûlés dévalant une piste de ski sous le titre : « Les brûlés font du ski » et la mention « la comédie de l’année ».
Autrement dit : du Charlie Hebdo pur jus. Du mauvais goût chimiquement purifié. De la provocation industrielle. Du sarcasme sous perfusion permanente.
Et pourtant.
Le Ministère public conclut très clairement qu’il n’y a strictement aucune infraction pénale au sens de l’article 135 du Code pénal suisse relatif à la représentation de la violence.
La décision est juridiquement intéressante parce qu’elle rappelle froidement ce qu’est réellement cette infraction. Pas une catégorie morale. Pas une catégorie émotionnelle. Une catégorie pénale extrêmement restrictive.
Pendant plusieurs pages, l’ordonnance déroule la doctrine et la jurisprudence fédérales sur les véritables représentations de violence : vidéos d’exécutions, égorgements, tortures, immolations, cadavres mutilés, scènes réalistes de barbarie, contenus susceptibles de brutaliser psychiquement le spectateur ou d’inciter à la violence.
Puis arrive la phrase centrale, celle qui pulvérise tout le bruit médiatique :
« le dessin en tant que tel n’est pas une représentation de la violence ».
Le Ministère public reconnaît pourtant sans détour que la caricature est « inconvenante », « inappropriée », « révoltante », « malaisante » et « blessante ».
Mais précisément : le pénal suisse n’a jamais eu pour mission de punir les paltoquets, qui ne sont pas à confondre avec les pâles tocards.
C’est là toute la différence entre une démocratie libérale et une société émotionnelle gouvernée par Twitter, Instagram et les tribunaux moraux autoproclamés.
Le raisonnement du Ministère public est chirurgical : le dessin est caricatural, non réaliste, ne montre aucun acte de violence directe, aucune scène de torture, aucune souffrance figurée, aucun incendie, aucun corps mutilé. Les personnages sourient même.
Autrement dit : la caricature peut choquer. Elle peut écœurer. Elle peut humilier moralement les victimes et leurs proches. Mais elle ne tombe pas sous le coup de l’article 135 CP.
Et le Ministère public va encore plus loin.
Il indique même que si une infraction devait éventuellement être discutée, elle relèverait au plus des atteintes à l’honneur des victimes ou de leurs proches, infractions poursuivies uniquement sur plainte personnelle. Or les dénonciateurs n’étaient pas eux-mêmes directement lésés au sens juridique du terme.
Fin de l’histoire.
Cette ordonnance dit finalement quelque chose de profondément occidental : dans un État de droit sérieux, la liberté d’expression protège aussi les publications abjectes. Surtout les publications abjectes.
Car une liberté d’expression qui ne protège que les propos élégants n’est pas une liberté. C’est un salon littéraire bourgeois.
Charlie Hebdo vit depuis cinquante ans exactement sur cette frontière : celle où le rire devient parfois insupportable, obscène ou même carrément ignoble. Mais où l’État pénal n’intervient pas.
Le paradoxe est évidemment cruel.
Le journal qui fut victime du terrorisme islamiste le plus monstrueux continue à revendiquer le droit absolu à la caricature la plus radicale, y compris lorsque celle-ci piétine des drames humains encore fumants.
Beaucoup détesteront cela.
Mais le droit pénal suisse, lui, vient de rappeler une chose simple : l’abjection n’est pas automatiquement un crime.
Et dans cette affaire, la parfaite innocence pénale de Charlie Hebdo a désormais été officiellement communiquée aux dénonciateurs, lesquels en représailles caricaturales ont eu le plaisir d’être représentés en terroristes arbalétriers décimant la rédaction de Charlie Hebdo.
That’s all, foks !