
(TRADUCTION D’UN ARTICLE DE CHRISTOPHER CALDWELL PARU DANS LA RUBRIQUE OPINIONS DU NEW YORK TIMES)
L’attaque américano-israélienne contre l’Iran était plus qu’une mauvaise idée ; elle s’est transformée en un tournant dans le déclin de l’empire américain. Certains préféreront le terme « hégémonie » pour décrire l’ordre mondial dirigé par les États-Unis, puisque leur drapeau ne flotte généralement pas sur les territoires qu’ils protègent ou exploitent. Mais les règles restent les mêmes : les systèmes impériaux, quel que soit le nom qu’on leur donne, ne durent que tant que leurs moyens sont à la hauteur de leurs fins. Or, avec la guerre contre l’Iran, le président Donald Trump a dangereusement surextendu cet empire.
Une aventure militaire au Moyen-Orient est sans doute l’un des derniers scénarios qu’un observateur ordinaire aurait imaginé pour faire dérailler la présidence Trump. Les problèmes qu’il évoquait dans ses trois campagnes présidentielles provenaient surtout du fait que nos dirigeants gouvernaient au-delà de leurs moyens. À l’intérieur, les promoteurs du « wokisme » ont sous-estimé les coûts et les difficultés d’une microgestion des relations entre groupes. À l’extérieur, les puissantes forces armées américaines ont démontré qu’elles n’avaient aucun talent particulier pour exporter la démocratie — le fiasco récent en Irak en est la preuve. La surextension était un danger que le président Joe Biden balayait avec mépris : « Nous sommes les États-Unis d’Amérique », répétait-il, « et il n’y a rien que nous ne puissions faire. »
On pensait que Trump serait différent. Malgré la grandiloquence du slogan « Make America Great Again », ses électeurs n’attendaient pas de lui qu’il s’attaque à de nouveaux problèmes. La grandeur devait être surtout atmosphérique — de la fanfaronnade, pas de l’aventurisme. Les États-Unis pouvaient redevenir plus grands même en se retirant vers une sphère d’influence plus restreinte. Lorsqu’il a proclamé une doctrine de Monroe actualisée, recentrant l’attention américaine sur l’hémisphère occidental, la plupart y ont vu un repli stratégique. Dans sa stratégie de sécurité nationale de novembre dernier, il ajoutait : « L’époque où le Moyen-Orient dominait la politique étrangère américaine, tant dans la planification à long terme que dans l’exécution quotidienne, est heureusement révolue. »
C’était une ligne diplomatique logique, voire respectable. Et l’histoire montrait qu’elle pouvait fonctionner. Après la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne a dû abandonner son système tentaculaire de colonies et de protectorats. Le retrait fut souvent maladroit, parfois violent. Mais, à l’exception de sa tentative malheureuse de reprendre le canal de Suez en 1956 aux côtés de la France et d’Israël, elle n’a pas cherché à conserver des territoires qu’elle ne pouvait plus se permettre. Elle a fini par entretenir des relations relativement bonnes avec ses anciennes possessions. Son désengagement fut un succès — difficile à percevoir parce qu’il consistait à gérer un déclin. Trump avait une chance de réussir quelque chose de similaire.
Depuis une décennie, à Washington, on part du principe que le monde joue une partie de chaises musicales géostratégiques dont la musique va bientôt s’arrêter. La Chine pourrait bientôt surpasser les États-Unis, non seulement en capacité militaro-industrielle, mais aussi en technologies de l’information. Le monde se figera alors dans une configuration moins favorable. C’est le dernier moment pour la remodeler à l’avantage américain.
Dans un premier temps, Trump a cherché à évincer la Chine de ses bastions dans l’hémisphère occidental. Presque aussitôt après son retour au pouvoir, les États-Unis ont poussé CK Hutchison, conglomérat hongkongais lié à la Chine, à vendre deux ports dans la zone du canal de Panama. Le Venezuela, dépendant de la Chine pour 80 % de ses exportations pétrolières, a vu les troupes américaines enlever son dirigeant Nicolás Maduro l’hiver dernier. Et Trump a averti que Cuba, destination des investissements chinois, « serait le prochain ». Dans cette logique, il serait aussi préférable que les États-Unis disposent d’un point d’ancrage sécurisé près du pôle Nord — comme le Groenland — au moment de se partager les ressources énergétiques et minières libérées par le réchauffement climatique. Que cette politique hémisphérique soit défendable ou non, elle possède une certaine cohérence.
L’attaque contre l’Iran, en revanche, relève d’une tout autre logique. Il ne s’agit plus d’une consolidation défensive, mais de l’acceptation d’une responsabilité dangereuse et sans limite claire. Certes, la chute des mollahs serait souhaitable. Mais pour les États-Unis, devenus indépendants sur le plan énergétique et se repliant sur leur propre hémisphère, ce n’est pas un intérêt vital. Il y a encore quelques mois, une guerre avec l’Iran n’était à l’ordre du jour pour personne au sein de l’administration.
C’est aussi parce que les États-Unis ne disposent pas des moyens militaires nécessaires pour imposer leur volonté à l’Iran dans un conflit prolongé. En 1991, il a fallu un million de soldats venus de plus de 40 pays pour repousser l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein — un pays moins sophistiqué que l’Iran et bien plus petit. Lorsque l’Iran et l’Irak se sont affrontés dans les années 1980, les pertes se comptaient en centaines de milliers de morts de chaque côté. Les États-Unis devraient engager une part considérable de leurs forces armées — qui ne comptent que 1,3 million de soldats — pour espérer soumettre l’Iran, et même en cas de succès, cette force devrait rester longtemps sur place.
Certains soutiennent que les États-Unis n’ont plus besoin de mobiliser de grandes armées : ils disposent de missiles sophistiqués et d’armes à distance. Mais ces armes sont nécessaires pour défendre d’autres alliés et intérêts dans d’autres zones, et les stocks s’épuisent. Selon des informations du New York Times, plus de 1 100 missiles de croisière furtifs à longue portée ont déjà été utilisés — des armes initialement destinées à d’éventuels conflits en Asie — ne laissant qu’environ 1 500 en réserve. À cela s’ajoutent 1 000 missiles Tomahawk tirés, soit environ dix fois les achats annuels habituels. Depuis des années, les dirigeants américains reprochent à leurs alliés européens l’insuffisance de leurs forces militaires. Mais si l’on mesure la puissance américaine à l’aune de ses ambitions plutôt que de son PIB, elle apparaît tout aussi insuffisante.
Il serait faux de dire que les États-Unis sont piégés dans la guerre qu’ils ont déclenchée. Ils ont encore des options. Mais, quelle que soit celle qu’ils choisiront, le prix sera très élevé. Ils peuvent se retirer d’Iran — après avoir démontré, sans raison valable, que leur puissance militaire est bien moins dominante qu’on ne le pensait. Ils peuvent détourner des ressources de zones d’intérêt vital, comme l’Europe ou l’Asie de l’Est, pour financer ce que le président appelle son « expédition » iranienne. Ou ils peuvent recourir aux options militaires extrêmes que Trump a évoquées de manière inquiétante sur les réseaux sociaux — au prix d’une honte durable. Les États-Unis risquent d’y perdre leur réputation, leurs alliés ou leur âme.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a poussé Trump à cette guerre parce qu’il avait lui aussi compris la logique du moment. Lorsque la musique s’arrêtera, les États-Unis pourraient ne plus avoir la puissance nécessaire pour protéger Israël comme auparavant — ni même la volonté de le faire. Ironiquement, l’issue catastrophique de la guerre confirme la justesse de son analyse : les chances d’Israël d’entraîner les États-Unis dans ce type d’aventures anachroniques étaient en train de disparaître. La crédulité de Trump lui a offert une dernière opportunité.
La tentation est grande de se demander à quel stade de son déclin impérial se trouvent aujourd’hui les États-Unis. Ils présentent certains traits communs avec la Grande-Bretagne il y a un siècle : désindustrialisation, engagements excessifs, complaisance. À la veille de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne dépendait de l’Allemagne pour des technologies industrielles et militaires, tout en refusant de remettre en cause le libre-échange qui avait permis cette domination. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, elle était pratiquement en faillite. Les parallèles avec la dépendance actuelle des États-Unis envers la Chine sont frappants.
Le scepticisme à l’égard de l’hégémonie américaine, qui a poussé les électeurs à se tourner vers Trump, était sain. Si un système globaliste fondé sur le libre-échange, la promotion de la démocratie et les migrations de masse est si formidable, demandaient-ils, pourquoi les États-Unis ont-ils dû s’endetter de 35 000 milliards de dollars depuis son adoption ? La question est légitime. Trump était le candidat idéal pour ceux qui soupçonnaient un dysfonctionnement des élites. Son argument était simple : le globalisme piloté par les États-Unis profite tellement aux dirigeants que, une fois au pouvoir, ils le défendront contre leurs propres électeurs, quoi qu’ils aient promis en campagne. Les faits, hélas, lui donnent raison.
Les deux dernières phrases sont exactes.
Pour le reste, pas de commentaire, les faits vont arriver et les explications avec.