
La Suisse judiciaire possède un talent rare : celui de transformer des situations institutionnellement embarrassantes en exercices de communication presque comiques.
Cette semaine, le Tribunal fédéral a donc expliqué au pays qu’une relation amoureuse entre deux juges fédéraux « contrevient en principe » aux usages de l’institution. Traduction helvétique classique : ce n’est pas vraiment interdit jusqu’au moment où cela devient publiquement gênant.
L’affaire révélée par Weltwoche puis reprise par plusieurs médias suisses concerne deux magistrats fédéraux, dont le juge fédéral Yves Donzallaz. Et soudainement, miracle chronologique absolument fascinant : la relation serait terminée avant même la publication de l’article.
Le hasard possède parfois un sens institutionnel remarquable.
Le Tribunal fédéral explique désormais gravement qu’une telle relation pourrait ébranler « la confiance en l’indépendance et l’impartialité » des juges. Découverte tardive mais intéressante. Car enfin, dans n’importe quel autre environnement professionnel suisse, deux personnes ayant exercé ensemble des fonctions stratégiques avant d’entretenir une relation intime auraient immédiatement suscité des questions élémentaires de gouvernance, de dépendance ou d’influence.
Mais au sommet de la pyramide judiciaire suisse, il semble qu’il faille d’abord un article de presse pour découvrir l’existence du problème.
La Haute Cour a donc convoqué la grande liturgie institutionnelle moderne : experts externes, communiqué officiel, réflexion déontologique et formulation abstraite soigneusement désincarnée. Le rapport a été confié à Maya Hertig et à Jean‑François Meylan. Une expertise indépendante. Naturellement.
La phrase la plus extraordinaire reste toutefois celle-ci : la relation aurait commencé après les mandats communs au sein de la commission administrative et aurait pris fin avant les révélations de la presse.
Autrement dit : circulez, il n’y aurait plus rien à voir sentimentalement.
Le problème est que la confiance dans une institution judiciaire ne repose pas uniquement sur la réalité objective d’une influence. Elle repose aussi sur l’apparence d’indépendance. Sur la perception publique. Sur l’idée simple qu’un juge fédéral ne devrait jamais se retrouver dans une situation pouvant faire naître le moindre soupçon de proximité particulière au sommet de l’appareil judiciaire.
Or précisément, le Tribunal fédéral vient lui-même de reconnaître publiquement que ce type de relation contrevient « en principe » à ses usages internes.
Voilà qui complique légèrement la communication défensive.
Car l’impression générale laissée par cette affaire devient redoutable : pendant des années, certaines règles semblent demeurer théoriques tant qu’aucun journaliste ne vient braquer un projecteur dessus.
Puis soudainement, une fois l’article publié, tout le monde découvre simultanément l’importance de l’éthique institutionnelle.
La Suisse adore croire que ses institutions fonctionnent grâce à la vertu naturelle de leurs élites. Cette affaire rappelle une vérité beaucoup plus banale : les institutions fonctionnent surtout lorsqu’elles savent qu’elles peuvent être regardées.
Et parfois même dérangées.
Par la presse.
Ce détail, manifestement, demeure encore insupportable pour une partie du petit monde judiciaire helvétique.
La HAiE qui cache une caméra c’est pas de l’IA