CM 2026. MURAT VERSUS VLADIMIR

28 juin 2026


Suisse–Algérie : Yakin contre Petkovic, le match dans le match

La Suisse jouera donc l’Algérie. Et comme le football aime parfois se déguiser en tribunal populaire, ce seizième de finale ne départagera pas seulement deux équipes. Il départagera deux hommes, deux récits, deux méthodes, deux mythologies nationales.

D’un côté, Murat Yakin, l’homme que la chance accompagne avec une fidélité presque conjugale. L’homme du résultat tombé du ciel, du rebond favorable, du tir adverse qui frôle le poteau, du match mal engagé qui finit quand même par sourire. Chez d’autres, cela s’appelle du génie tactique. Chez Yakin, cela ressemble parfois à une bénédiction administrative délivrée par formulaire A38.

De l’autre, Vladimir Petkovic, ancien sélectionneur de la Suisse, désormais chef d’orchestre de l’Algérie. L’homme qui avait rendu au football suisse une respiration, une ambition, une forme d’audace après les années Ottmar Hitzfeld, efficaces mais soporifiques, comme un procès-verbal communal lu à voix haute un lundi soir de brouillard. Petkovic avait fait croire à la Suisse qu’elle pouvait jouer, pas seulement attendre que l’adversaire s’ennuie le premier.

La qualification algérienne s’est arrachée dans un 3-3 fou contre l’Autriche, avec deux buts dans les arrêts de jeu et une Algérie qualifiée parmi les meilleurs troisièmes, promise désormais à la Suisse. (The Guardian) Le décor est donc planté. Petkovic revient par la fenêtre après avoir quitté la maison. Et il revient avec un drapeau algérien dans les mains.

Ce match est plus qu’un match. Il est une confrontation symbolique entre une démocratie suisse arrimée au consensus, au compromis, au refus méthodique de l’excès, et une Algérie politique où le pouvoir assume moins la contradiction que la verticalité. Sur le terrain, naturellement, il n’y aura ni constitution, ni séparation des pouvoirs, ni commission parlementaire. Il y aura vingt-deux hommes, un ballon, un arbitre, et cette vieille vérité : les régimes passent, les occasions ratées restent.

La Suisse devrait gagner. Elle est mieux structurée, plus stable, plus habituée à ces rendez-vous où l’on ne brille pas toujours mais où l’on survit souvent. Elle a des joueurs de très haut niveau, une culture de compétition, une solidité que l’on moque jusqu’au moment où elle devient utile. Mais la Suisse a aussi son petit musée de l’humiliation récente. Il porte un nom : Qatar.

Car comment la Suisse pourrait-elle échouer contre l’Algérie ? Question dangereuse. On posait la même, avec une arrogance de salon, avant le Qatar. On sait ce qu’il advint : une équipe supposée inférieure, un adversaire regardé de haut, et une Suisse soudainement perdue dans son propre confort, comme si le football avait osé ne pas respecter le classement FIFA.

Si la Suisse perd, ce sera l’échec de Yakin. Pas seulement une défaite sportive. Une faute de commandement. Une faillite de lecture. Un naufrage sous ciel favorable. Il ne pourra pas invoquer la fatalité, ni le complot, ni la chaleur, ni le gazon, ni l’horaire, ni la couleur des chaussettes. Il aura perdu contre l’ancien sélectionneur de la Suisse. Il aura perdu contre l’homme que la Suisse a remplacé. Il aura perdu contre son propre miroir.

Si l’Algérie gagne, Petkovic deviendra héros national. Non pas seulement parce qu’il aura qualifié les Fennecs. Mais parce qu’il aura battu la Suisse, son ancienne patrie footballistique, avec cette ironie magnifique que le sport réserve aux biographies inachevées. Il serait alors l’homme de la revanche polie. Le Suisse d’adoption devenu libérateur algérien. Le diplomate du banc transformé en mythe d’Alger.

Yakin, lui, joue gros. Depuis longtemps, le débat suisse tourne à voix basse : est-il un grand entraîneur ou un grand survivant ? Est-il stratège ou bénéficiaire d’un pacte discret avec les dieux du poteau sortant ? La réponse viendra peut-être là, face à Petkovic, dans un match où l’excuse n’aura plus de place.

La Suisse peut gagner. Elle doit gagner. Mais elle devra d’abord respecter l’Algérie. Ce qui, dans le football suisse, n’est jamais un détail. Car notre sélection sait parfois mieux négocier avec les grandes nations qu’affronter celles qu’elle croit pouvoir administrer.

Ce Suisse–Algérie sera donc un seizième de finale, un règlement de comptes, un test de lucidité, un duel d’anciens et de modernes. Et peut-être, surtout, un avertissement.

La Suisse n’a pas le droit d’oublier le Qatar.

Le problème, c’est qu’elle en est parfaitement capable.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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