
Servir la règle ou servir l’être humain ?
Il existe une question que toute administration devrait se poser régulièrement : pourquoi existe-t-elle ?
La réponse paraît évidente. Une administration n’existe ni pour elle-même, ni pour ses formulaires, ni pour ses procédures, ni pour défendre son image. Elle existe pour servir les citoyens. Plus précisément, elle existe pour servir des êtres humains.
Cette évidence mérite pourtant d’être rappelée.
Chaque dossier cache une vie. Derrière un numéro de référence se trouve un père ou une mère de famille, un entrepreneur, un retraité, une personne malade, un jeune en difficulté ou un employé confronté à une décision qui bouleversera parfois durablement son existence. Les conséquences d’un refus, d’un retard, d’une interprétation excessivement formaliste ou d’un silence administratif dépassent largement les limites d’un simple dossier.
La loi est indispensable. Sans elle, il n’existe ni égalité, ni sécurité juridique, ni État de droit. Mais la loi n’a jamais été conçue pour devenir une fin en soi. Elle est un instrument destiné à permettre la justice, non à s’y substituer.
Lorsque la procédure prend le pas sur le bon sens, lorsque le respect mécanique des règles devient plus important que la recherche d’une solution équitable, lorsque l’objectif principal consiste à protéger l’institution plutôt qu’à résoudre les difficultés du citoyen, quelque chose d’essentiel se perd.
L’Histoire offre à cet égard un enseignement précieux.
Les grandes civilisations disparaissent rarement à cause d’une seule erreur. Elles s’affaiblissent progressivement lorsqu’elles deviennent incapables de s’adapter, lorsque leurs institutions se referment sur elles-mêmes et lorsque les mécanismes administratifs prennent une importance disproportionnée.
L’Empire romain en est un exemple souvent cité par les historiens. Sa disparition ne s’explique évidemment pas par la seule inflation normative. Les invasions, les crises politiques, les difficultés économiques et les divisions internes y ont largement contribué. Mais les auteurs de l’époque dénonçaient déjà une administration toujours plus lourde, une multiplication des textes, un formalisme croissant et une bureaucratie qui compliquait l’action publique.
Lorsque les institutions oublient qu’elles sont au service de la société, elles perdent progressivement la confiance de ceux qu’elles sont censées protéger.
Cette réflexion demeure d’une étonnante actualité.
Le Valais possède une administration composée de nombreux collaborateurs compétents, consciencieux et profondément attachés au service public. Leur engagement quotidien mérite le respect.
Mais chacun connaît également des situations où le citoyen a le sentiment que personne ne l’écoute véritablement. Les réponses deviennent standardisées. Les responsabilités se diluent. Les délais s’allongent. Les procédures se superposent. Les formulaires remplacent le dialogue. Et, parfois, la défense de la décision paraît plus importante que la recherche de la vérité.
Aucune intelligence artificielle, aucun règlement supplémentaire et aucune directive ne remplaceront jamais une qualité essentielle : le discernement.
Le discernement consiste à appliquer la règle sans perdre de vue sa finalité.
Le discernement consiste à comprendre qu’une décision juridiquement correcte peut parfois être humainement désastreuse.
Le discernement consiste à se rappeler que le pouvoir administratif est toujours un pouvoir confié par les citoyens, jamais un pouvoir exercé contre eux.
Le philosophe romain Sénèque écrivait : « Nous ne sommes pas au service des choses, ce sont les choses qui sont à notre service. » Cette idée devrait inspirer toute administration moderne : les procédures sont au service des personnes, jamais l’inverse.
À une époque où la défiance envers les institutions progresse dans de nombreux pays, le plus grand défi de l’administration n’est sans doute pas de produire davantage de règles.
Il consiste à restaurer la confiance.
Cette confiance naît de la compétence, mais aussi de l’écoute, de la transparence, du courage d’admettre une erreur et de la volonté sincère de rechercher une solution juste.
Être fonctionnaire n’est pas seulement exercer un métier.
C’est accepter une responsabilité particulière envers la collectivité.
Chaque signature engage davantage qu’un service : elle engage la crédibilité de l’État.
Chaque courrier peut apaiser ou détruire une confiance.
Chaque décision peut rapprocher ou éloigner le citoyen de ses institutions.
Les fonctionnaires valaisans ne sont pas les gardiens d’une machine administrative.
Ils sont les serviteurs de la population.
Et servir la population, ce n’est pas seulement appliquer des règles.
C’est ne jamais oublier que, derrière chaque dossier, il y a une personne dont la dignité mérite autant d’attention que la conformité juridique.
C’est peut-être là que commence le véritable service public.