COMPRENDRE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE PAR KARL MARX

31 août 2026


L’intelligence artificielle est généralement présentée comme une apparition miraculeuse : quelques ingénieurs géniaux auraient créé, au fond d’un laboratoire californien, une machine capable de parler, d’écrire, de dessiner, de raisonner et, bientôt, de remplacer une partie de l’humanité.

Karl Marx aurait probablement commencé par poser une question moins lyrique :

À qui appartient la machine ?

Puis une deuxième :

Qui a produit ce qu’elle contient ?

Et enfin la seule question qui fâche vraiment :

Qui encaisse ?

Dans un remarquable article publié dans son édition d’août 2026, intitulé « La gauche et l’intelligence artificielle », le chercheur Evgeny Morozov invite précisément à sortir du débat paresseux opposant les adorateurs de l’IA à ceux qui rêvent de la débrancher. Sa réflexion, nourrie de Marx et de plusieurs expériences socialistes oubliées, conduit à une idée essentielle : le problème n’est pas seulement de partager les profits de l’intelligence artificielle. Il faut restituer à la collectivité les connaissances et les capacités humaines dont les machines se sont emparées.

L’IA N’EST PAS TOMBÉE DU CIEL

Une intelligence artificielle ne pense pas dans le vide.

Elle est entraînée sur des milliards de livres, d’articles, de photographies, de conversations, de logiciels, de traductions, de décisions, de raisonnements et d’œuvres créés par des êtres humains. Elle absorbe le travail accumulé de scientifiques, d’enseignants, d’écrivains, de journalistes, d’artistes, d’avocats, de médecins, de programmeurs et d’anonymes.

Elle transforme ensuite cette mémoire collective en service privé.

L’humanité a fourni les données. Quelques entreprises détiennent les modèles. Et l’on nous revend, sous forme d’abonnement, une petite partie de ce que nous avons collectivement produit.

Marx aurait immédiatement reconnu la mécanique.

Le capital ne crée pas seul la richesse. Il organise l’appropriation privée du travail d’autrui. Avec l’intelligence artificielle, cette appropriation prend une dimension historique : il ne s’agit plus seulement de capter le travail fourni aujourd’hui par des salariés, mais de transformer plusieurs siècles d’expérience humaine en capital industriel.

Les machines apprennent de nous.

Puis leurs propriétaires nous expliquent qu’elles vont nous remplacer.

Il fallait y penser.

LE SAVOIR HUMAIN TRANSFORMÉ EN CAPITAL

Marx avait pressenti cette évolution dans les manuscrits connus sous le nom de Grundrisse. Il y évoquait le « general intellect », l’intelligence générale d’une société : l’ensemble des connaissances, des sciences, des techniques et des capacités collectives incorporées dans les machines.

L’intelligence artificielle constitue peut-être la manifestation la plus spectaculaire de cette intuition.

La machine contemporaine ne contient plus uniquement l’habileté du mécanicien qui l’a fabriquée. Elle incorpore la langue, la mémoire, la culture et l’expérience d’une fraction considérable de l’humanité.

Mais cette richesse collective change juridiquement de nature dès qu’elle entre dans les serveurs d’une entreprise. Elle devient un actif. Elle reçoit une valeur financière. Elle appartient à des actionnaires.

Notre passé commun se retrouve inscrit au bilan de Microsoft, Google, Meta, Amazon, Nvidia ou OpenAI.

Le tour de passe-passe est somptueux : transformer l’expérience de tous en propriété de quelques-uns, puis appeler cela l’innovation.

LE TRAVAILLEUR DÉPOSSÉDÉ DE SON PROPRE SAVOIR

Pour Marx, le travailleur est aliéné lorsqu’il ne maîtrise ni le produit de son travail, ni son organisation, ni sa finalité.

L’IA pousse cette dépossession un cran plus loin.

Le salarié transmet progressivement son savoir à la machine. Ses gestes sont enregistrés, ses décisions analysées, ses messages conservés, ses procédures codifiées. L’algorithme apprend à reproduire son activité. Puis l’employeur peut utiliser ce modèle pour surveiller le salarié, lui imposer un rythme ou préparer son remplacement.

Evgeny Morozov raconte à cet égard une scène presque trop parfaite.

À Ormskirk, dans le Lancashire, un gardien de parking nommé Loren Cole reçoit une amende parce qu’il aurait dépassé la durée autorisée de stationnement. Il conteste : il travaille sur place et n’a fait qu’entrer puis ressortir du parking. L’entreprise refuse sa réclamation en s’appuyant sur ChatGPT, qui affirme que le mot « parkingeye » désigne une forme d’intelligence artificielle.

Le recours est rejeté.

L’employé finit par obtenir gain de cause devant un tribunal. Mais l’épisode résume déjà le monde qui vient : une entreprise invoque un système automatisé pour opposer au travailleur une connaissance produite à partir du travail humain, sans qu’aucun responsable paraisse personnellement répondre de l’absurdité.

La machine ne commet pas seulement l’erreur. Elle donne à l’erreur l’apparence intimidante de l’objectivité.

L’IA NE SUPPRIME PAS LE POUVOIR : ELLE LE DISSIMULE

On parle volontiers de « décision algorithmique », comme si l’algorithme s’était spontanément levé un matin pour gouverner le monde.

Mais un algorithme ne décide rien par lui-même. Des humains choisissent les données, les objectifs, les critères, les seuils, les exclusions et les usages. D’autres humains choisissent ensuite de se soumettre à son résultat.

Dire « l’ordinateur a décidé » est donc une manière commode de faire disparaître le décideur.

Dans l’entreprise, cette disparition sert le propriétaire. Dans l’administration, elle protège le fonctionnaire. Dans la justice, elle pourrait demain diluer la responsabilité du magistrat. Chacun pourra s’abriter derrière le système, le protocole ou la recommandation automatisée.

L’IA devient alors une formidable machine à laver les responsabilités.

Elle ne supprime pas l’arbitraire. Elle lui fournit une interface propre.

PARTAGER LES PROFITS NE SUFFIRA PAS

En juin 2026, le sénateur américain Bernie Sanders a proposé que les entreprises ayant entraîné leurs modèles sur l’expérience humaine accumulée cèdent la moitié de leur capital à un fonds détenu par la population.

L’idée a le mérite de poser la question de la propriété. Si l’IA est nourrie par un patrimoine collectif, pourquoi ses bénéfices reviendraient-ils exclusivement aux entreprises qui possèdent les serveurs ?

Mais Morozov montre que la redistribution financière ne suffit pas.

Verser à chacun une part des profits de l’IA sans modifier l’organisation du pouvoir reviendrait à distribuer quelques dividendes aux habitants d’une maison dont ils ont perdu les clefs.

Le problème n’est pas uniquement celui de la répartition de la richesse. Il concerne aussi la capacité d’agir.

Qui commande la machine ? Qui définit ses usages ? Qui peut consulter son fonctionnement, la contester, la modifier et décider de ses finalités ?

Un fonds populaire peut redistribuer de l’argent. Il ne rend pas nécessairement aux travailleurs le savoir que l’entreprise leur a retiré.

LA BIBLIOTHÈQUE ET L’ATELIER

L’une des idées les plus fécondes développées par Morozov consiste à réunir ce que le capitalisme a séparé : la bibliothèque et l’atelier.

La bibliothèque représente la mémoire collective, les connaissances accumulées, les méthodes et les savoirs. L’atelier désigne le lieu où ces connaissances sont mises en œuvre, confrontées à la réalité et transformées par ceux qui travaillent.

Le capitalisme numérique possède désormais la bibliothèque. Il aspire les textes, les images, les programmes et les pratiques. Mais il prive progressivement les travailleurs de la possibilité d’enrichir librement cette mémoire et d’en décider l’usage.

Une intelligence artificielle véritablement émancipatrice devrait accomplir le mouvement inverse : rendre les connaissances aux communautés qui les ont produites.

Imagine-t-on une IA juridique gouvernée par les avocats, les magistrats, les greffiers, les universitaires et les justiciables plutôt que par une multinationale ?

Une IA médicale organisée comme un patrimoine commun des soignants et des patients ?

Une IA journalistique dont les rédactions contrôleraient les sources, les règles et les finalités ?

La question n’est donc pas de savoir si la machine sera publique ou privée au sens administratif du terme. Un État peut parfaitement centraliser la technologie et l’utiliser pour surveiller, classer ou discipliner.

La véritable question est celle du contrôle exercé par les personnes concernées.

DÉCAPITALISER L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Morozov utilise une formule aussi ambitieuse que nécessaire : il faut « décapitaliser le social ».

Cela signifie retirer progressivement les connaissances humaines du régime de la propriété exclusive. Les données, méthodes et capacités produites collectivement ne devraient pas être traitées comme du pétrole numérique dont quelques groupes auraient acquis le gisement.

Elles devraient former un patrimoine commun, administré par des institutions démocratiques.

On pourrait imaginer des fonds publics ou coopératifs détenant une part des entreprises d’IA ; des droits collectifs sur les données utilisées pour entraîner les modèles ; une représentation des travailleurs et des utilisateurs dans leur gouvernance ; l’obligation de restituer les connaissances acquises ; des modèles accessibles aux universités, aux services publics et aux communautés professionnelles.

Le but ne serait pas d’interdire le profit, mais d’empêcher que la totalité de la puissance sociale soit transformée en rente privée.

MARX N’AURAIT PAS DÉTESTÉ LA MACHINE

Marx n’était pas un ennemi de la technique. Il comprenait que la machine pouvait libérer l’être humain des travaux répétitifs et augmenter ses capacités.

Mais il savait également qu’une technologie émancipatrice dans un certain rapport social peut devenir un instrument d’asservissement dans un autre.

L’intelligence artificielle pourrait réduire le temps de travail, démocratiser le savoir, faciliter l’accès au droit, améliorer les diagnostics médicaux, soutenir l’éducation et donner à chacun des moyens jusqu’ici réservés aux organisations les plus puissantes.

Elle pourrait également concentrer la richesse, industrialiser la surveillance, standardiser la pensée, déqualifier les travailleurs et soumettre les décisions humaines à des systèmes contrôlés par quelques milliardaires.

La technologie ne choisira pas entre ces deux chemins.

Les propriétaires, les gouvernements, les travailleurs et les citoyens le feront.

À QUI APPARTIENDRA NOTRE INTELLIGENCE ?

La grande mystification contemporaine consiste à présenter l’intelligence artificielle comme une intelligence étrangère à l’humanité.

Elle est pourtant faite de nous.

Elle est composée de nos mots, de nos images, de nos raisonnements, de nos découvertes, de nos erreurs et de nos expériences. Même ses réponses les plus étonnantes procèdent d’une matière première profondément humaine.

La question politique fondamentale n’est donc pas : l’intelligence artificielle va-t-elle nous dépasser ?

Elle est plus concrète :

Allons-nous abandonner notre intelligence collective à ceux qui ont les moyens techniques de la capturer ?

Karl Marx n’aurait sans doute pas demandé si ChatGPT est de gauche ou de droite. Il aurait cherché le propriétaire des serveurs, observé les conditions de production et suivi le trajet de l’argent.

Une méthode certes moins magique que les discours de la Silicon Valley.

Mais infiniment plus intelligente.

RÉFÉRENCES DE L’1DEX :

 

Katl Marx, Le Capital, Éditiins de La Pléïade

Evgeni Morizov, La gauche et l’intelligence artificielle, in : Le Monde diplomatique, Numéro 869, août 2026, p. 16-17

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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