L’1DEX EST À GORGIER ET AILLEURS

19 août 2026

Il y a des châteaux qui se visitent. Et puis il y a ceux que l’on regarde en se demandant combien de vies, de querelles, de fortunes et de révoltes ont pu tenir derrière leurs murs.

Le château de Gorgier, qui domine la Béroche et le lac de Neuchâtel, appartient incontestablement à la seconde catégorie.

Son histoire plonge au moins jusqu’au XIIIe siècle. À cette époque, Gorgier constitue une châtellenie liée à la puissante famille d’Estavayer. Au fil des successions, alliances et transferts féodaux, la terre passe entre les mains des Estavayer et des Neuchâtel-Vaumarcus. En 1433, Jean Ier de Neuchâtel acquiert la terre de Gorgier et ses dépendances.

Mais le château que nous connaissons aujourd’hui n’est pas simplement un vestige médiéval miraculeusement conservé.

Au XVIe siècle, Claude III de Neuchâtel reconstruit le château sur les ruines de l’ancienne tour de Gorgier, abandonnée depuis environ un siècle. Il relève également le gibet — détail charmant qui rappelle que la seigneurie n’était pas seulement une affaire de belles pierres et de vue sur le lac. À partir de 1576, les seigneurs de Gorgier prennent le titre de barons.

Et les Bérochaux ne sont pas exactement des sujets dociles.

Pendant des siècles, l’histoire de Gorgier est traversée par leurs conflits avec leurs seigneurs : franchises, corvées, réparations du château, droits féodaux, juridiction. En 1601, les cinq villages de la seigneurie refusent ainsi de participer aux frais de réparation du château. Des arbitres les condamnent à verser 1’500 écus. L’histoire locale avait déjà compris, quatre siècles avant nous, que les grandes constructions finissent souvent par arriver sur la facture du contribuable.

Au XVIIIe siècle, après l’extinction de plusieurs lignées, la baronnie revient finalement au souverain de Neuchâtel, Frédéric II de Prusse. En 1749, le roi l’attribue à son conseiller Jean-Henri d’Andrié.

Puis arrive une famille qui donnera au château une dimension particulière : les Pourtalès.

En 1814, James-Alexandre de Pourtalès-Gorgier reçoit la terre de Gorgier de Frédéric-Guillaume III de Prusse. En 1822, il libère les Bérochaux des corvées de charroi. En 1831, les droits de juridiction seigneuriale sont abandonnés au souverain. Son fils Henri de Pourtalès-Gorgier sera le dernier seigneur de Gorgier. La révolution neuchâteloise de 1848 et la naissance de la République mettent définitivement un terme à l’ancien monde féodal.

Le château, lui, demeure.

Les Pourtalès le vendent en 1879 à Alphonse Berthoud. Après plusieurs changements de propriétaires, Antoine Borel l’acquiert en 1897 et entreprend d’importantes restaurations. Au début du XXe siècle, l’architecte neuchâtelois Léo Châtelain transforme encore considérablement le domaine : cour, escaliers monumentaux, tours, murs crénelés, écuries et aménagements paysagers contribuent à donner au château cette silhouette spectaculaire que nous lui connaissons.

Le château de Gorgier est donc un curieux livre d’histoire construit en pierre.

On y retrouve la féodalité, les Estavayer, les Neuchâtel, la Bourgogne, la Prusse, les Pourtalès, les révoltes contre les privilèges, la disparition progressive des corvées et finalement la République.

Il raconte surtout quelque chose d’assez profondément suisse : le pouvoir a longtemps habité les châteaux, mais ceux qui vivaient en dessous n’ont jamais complètement renoncé à lui demander des comptes.

Et à Gorgier, manifestement, ils savaient le faire avec une certaine constance.

Aujourd’hui encore, dressé au-dessus du lac et entouré de verdure, le château semble observer la Béroche.

Mais les temps ont changé.

Le seigneur a disparu.

Les Bérochaux sont toujours là.

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