
PLATJA D’ARO, LA VILLE QUI DOIT APPRENDRE À GRANDIR SANS SE DÉVORER
La célèbre station de la Costa Brava prépare sa métamorphose : nouveau front de mer, équipements publics, logements abordables et infrastructures dimensionnées pour une population croissante. Mais son développement se heurte désormais à une évidence que son maire lui-même reconnaît : le territoire est saturé.
Platja d’Aro n’est plus seulement cette longue avenue commerçante où l’on vient acheter une paire de chaussures après la plage, dîner à vingt-trois heures et s’étonner, au mois d’août, que plusieurs milliers d’autres personnes aient eu exactement la même idée.
La station balnéaire du Baix Empordà change de dimension.
Elle comptait officiellement 12’889 habitants en 2025. Mais le chiffre administratif ne raconte qu’une partie de l’histoire. Durant l’été, la population réelle dépasse régulièrement les 100’000 personnes et pourrait atteindre 150’000 lors des journées les plus chargées. La commune doit donc assurer les services d’une petite ville pendant l’hiver et ceux d’une agglomération moyenne au cœur de la saison touristique.
C’est toute la singularité de Platja d’Aro : une commune de moins de 13’000 habitants qui doit parfois ramasser les déchets, organiser la circulation, surveiller les plages et garantir la sécurité comme si elle en comptait dix fois plus.
Le développement futur ne pourra donc plus consister à construire davantage, à attirer davantage de visiteurs et à contempler ensuite les embouteillages avec la gravité de ceux qui viennent de découvrir l’automobile.
Une croissance qui devient permanente
Le phénomène n’est plus seulement saisonnier. La population résidente augmente elle aussi.
Selon les données relayées par la presse catalane, Platja d’Aro gagne environ 500 habitants par année. Près de 125 nouveaux résidents annuels sont des retraités venus s’y installer. Environ un quart de la population a désormais plus de 65 ans et 37 % des habitants sont nés à l’étranger. La municipalité prépare ses infrastructures dans la perspective d’une population stable pouvant atteindre 20’000 habitants. Cadena SER – Ràdio Girona
Cette évolution est révélatrice.
Platja d’Aro n’est plus uniquement un lieu de vacances. Elle devient progressivement une ville de résidence permanente, cosmopolite et vieillissante, dont les besoins ne se résument plus à disposer de plages propres et de terrasses ouvertes.
Il faut des écoles, des logements accessibles, des équipements sportifs, des transports publics, des services médicaux et des espaces où la vie ordinaire puisse encore exister.
Car une commune ne devient pas véritablement une ville lorsqu’elle possède davantage d’immeubles.
Elle le devient lorsqu’on peut y naître, y étudier, y travailler, s’y loger et y vieillir sans être prié de libérer les lieux pour la prochaine location hebdomadaire.
Le grand chantier du front de mer
La transformation la plus visible concernera le passeig marítim.
La rénovation et le prolongement du front de mer doivent s’étendre sur plus de deux kilomètres. L’ensemble des travaux est évalué à plus de 14 millions d’euros, avec un achèvement souhaité à l’horizon 2030.
Le projet a été divisé en trois secteurs. Au sud, entre Port d’Aro et l’avenue de Vérone-Terol, le futur cheminement doit adopter une apparence plus naturelle. Il sera relié au reste de la promenade par une nouvelle passerelle métallique franchissant le Ridaura, longue de 72 mètres et large de 3,5 mètres. La seule passerelle devrait coûter environ 3 millions d’euros.
Au nord, entre le Ridaura et Cavall Bernat, le réaménagement sera davantage urbain. La municipalité attend une participation importante de l’État espagnol, estimant que celui-ci devrait assumer au moins la moitié du coût de ce secteur, chiffré à 9,75 millions.
L’enjeu est considérable.
Il ne s’agit pas seulement de poser un nouveau revêtement, quelques bancs et trois palmiers destinés à mourir dignement sous l’effet du vent marin. Le front de mer devra concilier les piétons, les cyclistes, les établissements publics, les accès de secours, la protection contre les tempêtes et la préservation d’une plage déjà soumise à une forte pression.
Le projet devra surtout éviter le péché ordinaire des stations balnéaires : prétendre protéger la mer en la bordant d’aménagements toujours plus lourds.
Une ville derrière la station
Le développement se joue également loin de la plage.
La transformation de l’avenue Doctor Fleming a déjà donné le ton. Cet ancien axe essentiellement routier, situé entre les galeries commerciales et le parking de la place d’Europe, a été converti en boulevard accordant davantage de place aux piétons, aux terrasses et aux activités commerciales. L’investissement s’est élevé à quelque 2,37 millions d’euros.
La commune veut prolonger cette logique : réduire la domination de la voiture dans certains secteurs, améliorer les continuités piétonnes et relier plus harmonieusement les espaces commerciaux au centre urbain.
Mais les équipements collectifs constituent le véritable test.
En juillet 2025, le conseil municipal a approuvé les projets de construction de la nouvelle école Fanals d’Aro et d’un pavillon omnisports. L’école fonctionne depuis l’année scolaire 2008-2009, mais une partie des élèves est toujours accueillie dans des modules préfabriqués. Dix-sept années de provisoire : même sous le soleil catalan, le provisoire sait prendre ses aises.
Le budget municipal adopté pour 2026 atteint 56,68 millions d’euros. Il prévoit la poursuite des investissements tout en gelant la majorité des impôts locaux, à l’exception notamment de la taxe sur les déchets, adaptée aux nouvelles exigences européennes.
Ce budget considérable pour une commune de cette taille témoigne de sa puissance économique. Il révèle aussi le coût réel du tourisme : les visiteurs produisent de la richesse, certes, mais ils empruntent les routes, remplissent les parkings, sollicitent les secours, génèrent des déchets et nécessitent des infrastructures que les seuls résidents permanents ne pourraient financer.
La bataille du logement
L’autre urgence est moins photogénique : se loger.
Platja d’Aro compterait 15’712 logements qui ne sont pas occupés à titre de résidence principale. Cette masse de résidences secondaires et d’appartements touristiques exerce une pression évidente sur le marché local.
La municipalité a identifié 374 logements vides et souhaite convaincre leurs propriétaires de les confier à la bourse communale de location abordable. L’objectif est notamment de permettre le retour d’habitants ayant dû quitter la commune faute de pouvoir s’y loger. Ara
La démarche est louable, mais les chiffres disent la disproportion : 374 logements repérés face à plus de 15’000 résidences non principales.
Le problème ne réside donc pas dans l’absence physique de logements.
Les logements sont là.
Ce sont les habitants permanents qui peinent à y entrer.
La tension est aggravée par la place du logement touristique. Une étude portant sur 21 communes touristiques des régions de Gérone estimait que 17 % des offres recensées sur Airbnb étaient dépourvues de licence valable. Ràdio Platja d’Aro
Nous connaissons la mécanique : une ville attire parce qu’elle est vivante, puis la spéculation expulse progressivement ceux qui la font vivre. Lorsque les habitants ont disparu, on recrée artificiellement une « expérience locale » pour les visiteurs.
Le capitalisme touristique possède parfois le sens de l’humour. Rarement celui de la mesure.
« La Costa Brava est saturée »
Le constat le plus lucide vient du maire lui-même.
Maurici Jiménez reconnaît désormais ouvertement que la Costa Brava est saturée. Il ne souhaite plus mesurer la réussite au seul nombre de touristes attirés, mais veut mieux répartir les visiteurs dans le temps et sur le territoire. Il préconise des séjours plus longs, une meilleure coordination entre les communes et l’utilisation de données communes sur la mobilité, l’occupation et la capacité réelle d’accueil. El País
Le propos mérite d’être relevé.
Durant des décennies, les stations touristiques ont considéré toute fréquentation supplémentaire comme une victoire. Davantage de visiteurs signifiait davantage de consommation, davantage de constructions et davantage de recettes.
On découvre aujourd’hui qu’un territoire peut mourir de son succès.
Le futur de Platja d’Aro ne dépendra donc pas de sa capacité à attirer encore plus de monde. La station sait déjà le faire, peut-être même trop bien.
Il dépendra de sa capacité à choisir ce qu’elle veut devenir.
Une vitrine commerciale géante ouverte trois mois par année ?
Une succession de résidences secondaires aux volets clos durant l’hiver ?
Ou une véritable ville méditerranéenne, vivante toute l’année, capable de protéger son littoral, de loger ceux qui y travaillent et d’accueillir les visiteurs sans se transformer en produit touristique intégral ?
Platja d’Aro dispose de ressources, de projets et d’une réelle attractivité. Elle possède aussi ce bien devenu rarissime sur la Méditerranée : la possibilité de décider avant qu’il ne soit définitivement trop tard.
Son prochain développement ne devra pas seulement être plus beau.
Il devra être plus intelligent.
Car sur la Costa Brava, construire a longtemps été présenté comme le progrès.
Désormais, le progrès consistera peut-être à savoir enfin où s’arrêter.