
(RETRANSCTIPTION DES DITS DE GRÉGOIRE)
[…] d’usage. J’ai choisi un prénom [passage incomplet] beaucoup plus […] que mon prénom initial, au lieu de mon prénom qui me renvoie à mes origines, on va dire un peu arabiques.
Le rapport aux gens devient complètement insupportable. Il y a quelques années, j’utilisais mon prénom…
La journaliste :
Vous pouvez nous le dire ? Comment vous vous appeliez ?
L’intervenant :
Je préfère pas.
La journaliste :
Ah, parce que, pour vous, c’est du passé ? Vous voulez plus… ?
L’intervenant :
Non, c’est même pas ça. C’est juste… J’ai pas envie qu’on me reconnaisse.
La journaliste :
D’accord. On en est là ?
L’intervenant :
Je vous assure qu’on en est là, Apolline. Je vous assure qu’on en est là.
Il y a certains discours… [passage incomplet].
La journaliste :
Mais parce que c’est… C’est du jugement des gens ? On en a marre qu’on vous renvoie à vos origines, à votre religion ?
L’intervenant :
Je suis blanc comme un cul et j’ai [un prénom] à consonance arabique. Et j’en souffre encore aujourd’hui.
Quand je me présente aux gens, je me présente avec le prénom que j’ai choisi, Grégoire, ce qui me permet de ne pas faire déballage de qui je suis, d’où viennent mes parents, de mon casier judiciaire, [de savoir] si je suis musulman, si je suis intégriste, est-ce que j’ai des bouteilles de gaz dans mon coffre…
La journaliste :
C’est horrible. En fait, vous vous sentiez discriminé.
Votre nom de famille, il a aussi une consonance arabique ?
L’intervenant :
Oui.
La journaliste :
Ça vous gêne moins ?
L’intervenant :
Ça me gêne beaucoup. Parce que, vous voyez, quand, au bout d’une heure et demie d’entretien, à la toute fin :
« Du coup, votre nom de famille, c’est de quelle origine ? Vous êtes croyant ? Vous faites le ramadan ? Et si on vous traite de bougnoule, ça [va poser] des problèmes au boulot ? »
La journaliste :
Des entretiens qui se sont terminés comme ça, franchement ?
L’intervenant :
Mais j’en ai plein ! On en a tous.
Si vous voulez évoluer dans le boulot, faut pas être musulman. Si vous voulez avoir quelque chose de sympa, être une personne et pas un musulman, faut le cacher.
La journaliste :
C’est-à-dire ne pas être réduit à vos origines, à votre religion.
L’intervenant :
Mais c’est même pas mes origines, [celles de] mes parents. Je suis né en France ! Je suis né en France. J’aime le biniou, j’aime le chouchen. Je passe mes vacances en Bretagne.
Je passe un entretien, quand j’ai une vingtaine d’années. Ça se passe super bien. J’en rencontre un, j’en rencontre deux et, finalement, je rencontre le patron de la boîte.
Avec le patron de la boîte, [ça se] passe bien. Et une fois qu’on arrive à la fin :
« Mais votre nom, c’est de quelle origine ? »
[Réponse non lisible.]
Et il lève les yeux, [passage incomplet], avec un petit sourire :
« On vous a pas dit ? On est une boîte anti-jeunes, nous ! Au revoir, monsieur. »
[« Anti-jeunes » est le texte affiché à l’écran ; ce sous-titre pourrait être une erreur de transcription.]
Ça vous détruit, en fait, parce que vous vous rendez compte que c’est ni votre expérience, c’est ni rien… Puisqu’on a parlé littérature, on a parlé de tout. Et il y a un moment où vous sortez le mot qui tue, [vous êtes] de telle origine, et on vous dit :
« Ouais, on est anti-jeunes. »
La journaliste :
Comment vous [vous] construisez sans la haine, [avec] tout ce qui vous… ?
L’intervenant :
Les livres qui m’ont sauvé. C’est le fait d’avoir un père qui était super, super intelligent et qui m’a dit :
« T’arrête pas à ça, mon fils. Continue et t’inquiète pas, la France est plus grande que ça. La France, c’est pas que ces gens. La France, c’est aussi [passage incomplet] qui diront que t’es français. »
Et j’ai continué.
Mais je pense à tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir mon père, [qui n’ont pas eu] la chance de lire, et qui sont sortis de ces mêmes entretiens avec la haine [passage incertain] et qui ont [passage incertain] la haine de l’autre.
Et du coup, c’est super violent.
J’ai 45 ans et, quand je repense encore à ces moments-là, c’est encore difficile pour moi.
La journaliste :
Je l’entends.
L’intervenant :
[Je me] mets à la place des gamins qui n’ont jamais quitté le béton, qui ont grandi que là-dedans, donc à qui on offre pas d’avenir et qui sentent que leur nom, il pue.
Bah voilà, comme dans une famille où, quand vous avez l’impression [que vos parents] vous aiment pas, vous [leur dites] des horreurs, vous les frappez, vous cassez, vous vous barrez…
Au fond, c’est juste pour qu’ils vous disent :
« Non, mais on t’aime. Arrête tes conneries. »
[Passage incomplet.] Aujourd’hui, c’est ça.
[Ils nous ont mis] dans des cités. Ils nous ont dit :
« Allez à l’école et vous sortirez de ces cités. »
On est allés à l’école, on n’en est pas sortis, des cités. Il y en a plein qui ne sont pas sortis de ces cités.
Ils ont eu des gamins et ils leur ont dit :
« [Il faut] aller à l’école et vous sortirez de la cité. »
Mais sauf que les gamins, ils regardent leurs parents en disant :
« Mais vous avez été à l’école et vous [n’en êtes] jamais sortis ! Pourquoi nous, on va s’en sortir ? »
Qu’est-ce qu’on leur dit, nous ?
Mon père, il a tenu vraiment à venir en France, plus qu’ailleurs, n’importe où ailleurs. Il aurait pu aller n’importe où. [Il a] voulu venir [ici].
[Il me disait] toujours :
« Mon fils, [la France], c’est pas un pays. [C’est] une belle idée. »
La France, c’est une belle idée.
Et il avait tout dit, mon papa.
La France, c’est… La France, c’est le seul pays au monde qui est une idée : une idée de liberté, une idée d’intégration, une idée de chance et donc d’unité.
La France, elle nous a donné des cahiers, des crayons, elle nous a donné une éducation.
Mais aujourd’hui, [ce qui n’est] pas normal, c’est que [passage incomplet] il y en a qui ont pas le droit de le prendre, ce putain de train.
L’escalier… L’ascenseur, l’ascenseur social, eh ben, pour certains, il n’existe pas.
Vous ouvrez la porte et
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que vous avez, [il va] vous emmener au deuxième sous-sol, [avec des] machines à coudre pour fabriquer des Lacoste.C’est triste.
[Passage incomplet.] Il [faut] qu’on commence à [s’aimer] les uns les autres, bordel de merde !