LE JARDINIER DE L’APOCALYPSE

27 septembre 2020

Liminaire de L’1Dex : attaché à la liberté d’expression, arrimé à la culture, certes articulée à un autre pan de l’échiquier politique, L’Antipresse de Slobodan Despot, qui combat les médias de grand chemin, mérite ce dimanche, comme d’autres, le détour. Ce jardinier de l’apocalypse rend le lecteur moins con, nous vous le recommandons. Pour s’abonner à Antipresse, il faut cliquer ici.

(PAR SLOBODAN DESPOT)

 

Inventeur du mot «robot», Karel Čapek fut un grand prophète de l’esclavage technologique. Il écrivit aussi un délicieux traité de jardinage. Il était trop fin pour devenir une icône à la manière des Orwell ou des Huxley, mais son témoignage est peut-être le plus pénétrant de tous.

Il est si immense qu’on ne le voit pas, si profond qu’on ne l’explore pas, si humainement normal qu’on ne le respecte pas. Moi-même, qui ai passé des années à explorer et traduire la littérature du totalitarisme, je ne l’ai inclus que récemment dans la bibliothèque de l’épouvante moderne. Karel Čapek a visité ce monde tel un passant vialattien, poli, légèrement voûté et comme s’excusant. Puis, à 48 ans seulement, il a déposé ses outils de jardinier et a rejoint le prochain verger – espérons-le, plus avenant – de son voyage intergalactique. La Terre et les histoires qu’elle se racontait, il en avait fait le tour.

Tué par la trahison

Čapek est mort le jour de Noël 1938, trois mois après la conférence de Munich entérinant le dépeçage de la Tchécoslovaquie. La couardise des alliés occidentaux l’avait terrassé, leur trahison lui avait – comme à tous les démocrates de l’Est européen – littéralement retiré le tapis sous les pieds. À quoi pouvait-il se raccrocher, lui, le démocrate patriote, convaincu et candide, si ses mentors lui faisaient ce coup-là? «Mon monde est mort», avait-il noté. Sa santé était mauvaise. Sans la trahison, il aurait peut-être trouvé la force de vivre – mais sans doute pour être arrêté par la Gestapo, qui le tenait en haute considération: numéro 3 sur sa liste des Tchèques à faire taire. «L’âme a conditionné cette mort: sans ces événements, cela ne se serait pas produit», a déclaré son médecin en constatant le décès. L’âme de Čapek, comme celle de Witkiewicz en Pologne voisine, ne voulait pas subir l’orage totalitaire dont il avait été le pénétrant météorologue. Witkacy s’est ôté la vie, K. Č. a bénéficié d’une porte de sortie appelée œdème pulmonaire.

Il m’est cuisant de penser, à cinquante ans passés, que cette existence si courte a laissé une si profonde empreinte, une telle quantité d’œuvres essentielles. Et d’autant plus mortifiant de constater comme ce témoin clef du siècle le plus monstrueux de l’histoire a pu être négligé. On passerait une vie dans les lettres à simplement lui rendre justice.

Aux origines du transhumanisme

Pourquoi? Il n’est pas oublié, me dira-t-on. On n’a jamais cessé de lire Čapek. En effet. Je ne parle pas d’oubli, mais de négligence. On continue – en Occident du moins – à ranger cet esprit universel, cette conscience ardente, parmi les écrivains qu’il est bon d’avoir lus. Alors que c’est un géant incontournable, et pour mille raisons.

Je m’arrête à la plus évidente. Nous lui devons, via sa pièce R. U. R., l’un des concepts clefs du monde transhumain que nous voyons se dessiner devant nos yeux: le robot, terme créé à partir du mot signifiant «servage» en tchèque et dans d’autres langues slaves. R. U. R. date de 1920, La France contre les robots de Bernanos, de 1947. En un quart de siècle, le concept est devenu plus que commun: incontournable, comme s’il avait toujours existé. Le triomphe des machines biologiques de Čapek préfigure notre époque avec une précision à ringardiser 1984 d’Orwell. Pour mémoire: les Rossum père et fils ont mis au point un automate biologique commercialisé par une société anonyme. Ces robots doivent à l’origine remplacer les ouvriers, car selon le PDG de la compagnie, les qualités d’un bon ouvrier ne tiennent pas dans son ardeur au travail, son habileté et son honnêteté. Sa qualité première est d’être bon marché et de se contenter de peu. La machine humaine est trop complexe, trop délicate et trop chère pour l’industrie. Laissons donc leurs tâches à des machines vivantes qui ne demandent pratiquement rien – et l’on aura éliminé la misère dans le monde. Les hommes pourront faire ce qui leur plaît, ils n’auront plus besoin de lutter pour leur croûte de pain ni de servir les outils des autres. Mais le projet ne va évidemment pas vers ces perspectives d’avenir radieux. La surproduction de robots engendre des conséquences imprévues. Ils deviennent des guerriers et des policiers qui écrasent les foules opprimées – et leurs créateurs, soudain, sont débordés par leurs propres outils: ils perdent tout crédit et toute utilité. Les robots ne se l’envoient pas dire, ils se soulèvent et exterminent l’humanité. Ainsi jusqu’à ce qu’un couple de ces biomachines découvre l’amour.

Avec R.U.R., Čapek établit littéralement un pont cybernétique entre le passé et l’avenir. Puisant dans le passé, il extrapole la géniale intuition de Mary Shelley dans Frankenstein – mais le bon Slave Čapek n’a pas le cynisme pervers de l’Anglaise. Il octroie à ses créatures une grâce que le Dr Frankenstein de Shelley avait refusée à son monstre hurlant de solitude: un alter ego à aimer, cette graine de vie à partir de laquelle même l’humanité perdue et détruite peut ressusciter.

Le vil mariage de la mécanisation et de l’idéologie

Jetant un défi vers l’avenir, comme s’il avait pressenti la nécessité d’un génie plus déchaîné et plus froid que le sien, il suscite Philip K. Dick, son intuition qu’un jour la machine deviendra plus sensible que l’humain et l’humain plus grossier que la machine – et son chef-d’œuvre Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? (Blade Runner au cinéma).

Or ce n’est pas la seule de ses dystopies. L’allégorie politique de la Guerre des Salamandres, le cas de conscience scientifique de Krakatit (le repentir moral du créateur d’un explosif surpuissant), la satire faussement joviale de La fabrique de l’absolu, la déchéance de la civilisation paysanne dans Hordubal: largement de quoi justifier sa mise à l’index par le régime communiste de l’après-guerre.

Čapek est un antitotalitaire candide et primaire, un partisan sans base de repli. Combien plus tangible et plus chaleureux à la fois est son message que les mises en garde toujours un peu cérébrales des Orwell, Zamiatine, Koestler. Il est, dans son temps, le plus flamboyant représentant de l’humanisme européen, ou de ce qu’il en reste dans cette Europe broyée par les idéologies.

La question se repose avec d’autant plus d’acuité: pourquoi, comment, a-t-on pu le négliger? Le réduire à ses robots (rapidement transformés par les copieurs en machines mécaniques, alors qu’ils partent de la biologie, zombies plus qu’automates)? Sans doute à cause de ses origines. A part Kafka, que connaît-on de la Tchécoslovaquie et qu’a-t-on envie d’en connaître? De manière générale, l’histoire, la littérature et les mentalités de l’«autre Europe» restent un point aveugle de la culture occidentale et le malheureux Čapek, comme tant d’autres auteurs de premier plan, a fait les frais de ce rétrécissement de perspectives.

Lyngsfjord, Norvège. Dessin de Karel Čapek

Mais il y a autre chose aussi que ce provincialisme culturel. Karel Čapek, dans tout ce qu’il fait, est pleinement, simplement et saintement humain. Aucun concept abstrait à convertir en fiche de travail pour séminaires. Uniquement une intuition, permanente et énorme, de la cataracte qui attend au prochain méandre le fleuve de l’humanité – et cette sourde mélancolie que ne parviennent à dissimuler ni ses satires ni sa charmante Année du jardinier.

Je parcours son guide du jardinage, je relis ses textes de voyage dans le Nord: Stockholm, Copenhague, où il dépeint cette Europe dont nous avons rêvé, confiante, avenante, organisée et sûre d’elle. Sa description de la vie bourdonnante des parcs londoniens vous rend nostalgique à pleurer. Des prédicateurs y démontrent à de parfaits athées l’immortalité de l’âme, des chorales s’improvisent, les tables de pique-nique sont ouvertes à l’étranger de passage. Il agrémente ses récits de croquis qui leur ressemblent: épurés et comme naïfs.

Le club des hommes droits et vrais

Comme naïfs, car Čapek n’est pas naïf du tout. Il s’efforce d’emmagasiner le portrait le plus bienveillant possible de l’humanité avant suicide. Il se retire dans son jardin pour opposer à l’emballement de la technologie le sage et immuable calendrier de la nature. Il n’a pas vu la Deuxième guerre mondiale, le bienheureux, c’est tant mieux pour lui et d’ailleurs elle ne lui aurait rien appris qu’il n’avait pas déjà consigné dans ses livres. Il n’avait rien à opposer à la machine de destruction des idéologies que la vertu humaine frêle et nue: l’honnêteté, la solidarité, le sens du partage et de la vérité. Il était démocrate parce qu’il voulait croire l’individu encore suffisamment armé contre l’alliance aliénante du collectivisme et de la technologie. Dans ses visions de romancier, pourtant, il se démentait.

C’est une note qu’il a laissée, plus qu’aucun de ses chefs-d’œuvre, qui a levé mes réserves et fait de moi plus qu’un lecteur: un disciple. Un véritable čapekien. Cet homme humble et attentif était un interlocuteur parfait en qui le bon président Masaryk avait trouvé son Eckermann. Dans ses souvenirs sur l’origine de ses Entretiens avec T. G. Masaryk, il raconte ce qui l’a décidé à entreprendre ce travail. Dans une veillée au coin du feu, dit-il, Masaryk racontait comment il s’était trouvé pris dans la tourmente révolutionnaire à Moscou. Dans les rues, les troupes de Kerenski et les bolcheviques se livraient une bataille acharnée, les balles frappaient de plus en plus près. Un homme devant lui s’était engouffré dans l’hôtel Métropole. Il avait voulu le suivre, mais le chasseur lui avait fermé la porte au nez. «Réservé aux clients de l’hôtel. Êtes-vous client chez nous?» Rien ne l’empêchait de dire que oui. «Je n’ai pas voulu mentir», avait expliqué Masaryk avec simplicité, «je lui ai dit de ne pas faire l’idiot, de me laisser entrer». Cette simple petite phrase s’était gravée dans l’esprit de Čapek: «Je n’ai pas voulu mentir.» Qui aurait reproché au professeur Masaryk un mensonge aussi minime et expéditif quand sa vie était en péril? Mais l’écrivain avait immédiatement compris qu’il avait en face de lui un homme, droit et vrai. C’était la seule chose qui comptait pour lui.

Comme elle nous manque aujourd’hui, cette intégrité sans dogme, cette candeur sans bêtise, cette lucidité sans cynisme. Trois générations plus tard, j’ai parcouru l’Europe sans Čapek, revisité les mêmes lieux. Partout, une même architecture carcérale s’efforçait de gommer les dernières traces de l’harmonieuse diversité des nations que Čapek aimait tant. La confiance dans l’homme n’était plus nulle part, remplacée par un système plus fiable de surveillance généralisée. Et les figures politiques ayant l’intégrité d’un Masaryk n’y étaient même plus imaginables.

On avait cru exorciser le mal totalitaire en l’incarnant dans l’horreur du nazisme puis en brûlant l’effigie, comme dans les rites primitifs. On n’a fait que fertiliser le terreau pour sa prolifération. Ce mal-là n’a pas de drapeau (Čapek le savait), c’est pourquoi il les utilise tous à la fois pour parvenir à ses fins. Il a réussi aujourd’hui à nous imposer le double bâillon du masque «sanitaire» et de la censure politiquement correcte. L’époque que nous vivons n’est qu’une fable posthume de Karel Čapek.

  • Ce texte paraît simultanément sous le titre «Je n’ai pas voulu mentir» dans le numéro 102 de la magnifique revue L’Atelier du roman (septembre 2020) consacré à Karel Čapek. (latelierduroman.com)

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