PATATRAS – Réponse à William K. Rappard (208)

2 avril 2021

(PAR WILLIAM K. RAPPARD)

 

Touche pas à mon enfant – CH m’a fait l’honneur de solliciter mon opinion sur les services de protection de l’enfance. Au risque de décevoir ou d’interpeller certains membres du groupe, j’aimerais saisir cette occasion pour en prendre la défense sur la base de mon expérience à Genève et, plus récemment, dans le Canton de Vaud.

La protection de l’enfance fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a dans un contexte budgétaire qui ne permet malheureusement pas aux intervenants de consacrer un temps, des moyens et une attention suffisants à chaque situation. Dans ce contexte de surcharge permanente, la protection de l’enfance fait face à des familles qui sont terrorisées d’avance à l’idée d’y être confrontées, parfois à raison, mais de loin pas toujours. Cette défiance de principe des parents, systématiquement véhiculée par les médias, contribue trop souvent à polluer gravement des interventions dont la finalité devrait pourtant faire l’unanimité : sauvegarder et préserver le bien des enfants.

Il faut à mon sens rappeler aux familles une vérité toute simple: tous les intervenants en protection de l’enfance, sans exception, ont en commun la volonté sincère d’aider les enfants confrontés aux difficultés de leurs parents. Il s’agit de métiers qu’on exerce par vocation, souvent parce qu’on a soi-même été confronté à ce type de difficultés à l’enfance, moi y compris.

Ce qui diverge d’un intervenant à l’autre, c’est la sensibilité, la qualité d’écoute, la prise en compte des émotions des parents dans l’analyse de la situation de l’enfant et la compréhension bienveillante des mécanismes psychiques qui sont à l’œuvre dans une famille au moment d’une séparation ou d’un désaccord sur l’éducation des enfants, parfois dans des contextes culturels complexes. Une protection de l’enfance uniformément compétente, empathique, bref parfaite en toute circonstance, n’existe pas. Elle n’en a pas le temps.

Dans les dossiers de droit de la famille que je traite, une grande partie de mon travail consiste ainsi à rassurer les parents, à éviter qu’ils ne projettent leurs angoisses sur le système, à leur enseigner de quelle manière se servir des outils qui leurs sont proposés (curatelle d’assistance éducative, obligations de suivi thérapeutiques, médiations familiales, etc.) dans l’intérêt des enfants, mais aussi dans le leur. Je leur rappelle qu’une procédure judiciaire ne permet pas de changer le « système » et que je n’ai aucune prise sur l’autre parent et son avocat. Mon seul espace de liberté se situe entre mes clients et moi, puis face au Juge à leurs côtés.

S’il m’est impossible de changer le système, je peux en revanche « former » mes clients, leur expliquer clairement le but poursuivi par l’une ou l’autre autorité compétente, leur enseigner la bonne manière de s’adresser à un curateur, à un expert, à un juge ou même à l’autre parent et faire en sorte qu’à la sortie de l’audience, on soit passé d’une logique d’affrontement à une logique de construction.

De mon point de vue de petit praticien, les autorités de protection de l’enfance ne sont pas opaques, mais limitées par leurs moyens et la qualité des relations qu’elles parviennent à créer avec les parents et leurs avocats. Une piste d’amélioration consisterait sans doute à sensibiliser l’ensemble des intervenants à la crainte viscérale qu’ils inspirent aux parents, à commencer par les experts et les juges qui ne donnent pas toujours l’impression de mesurer les conséquences du pouvoir dont les dote le système et le caractère violemment intrusif de ce pouvoir.

De la même manière qu’il faut sensibiliser les praticiens, il faut rassurer les parents et cesser de les exposer sans cesse à l’angoissante impression que tous les intervenants en protection de l’enfance ne vivent que pour les critiquer et leur enlever leurs gosses car c’est faux. Je ne dis pas que les erreurs n’arrivent jamais (ou même rarement) et que l’incompétence n’existe pas, mais à condition de gérer les choses calmement et de privilégier une approche constructive, on parvient le plus souvent à trouver des solutions pragmatiques, dans l’intérêt des enfants et sans qu’un placement ne soit nécessaire.

Pour terminer, j’aimerais partager la réflexion suivante avec les parents en détresse qui liront ces lignes (et auront peut-être envie de gifler leur auteur) : pour le bien d’un enfant, deux parents médiocres qui s’entendent valent mieux que deux parents parfaits qui se disputent.

Cette conclusion, j’y parviens après une décennie de pratique du droit de la famille, mais surtout depuis la naissance de mes filles. Aucun parent n’est irréprochable et moi le dernier, raison pour laquelle je préfère me tromper avec la mère de mes filles qu’avoir raison contre elle. C’est peut-être ça, le secret ?

(PAR STEPHANE RIAND)

 

Touche pas à mon enfant – CH m’a fait l’honneur de solliciter mon opinion sur les services de protection de l’enfance. Mais une question a alors surgi dans mon esprit : que pourrais-je dire qui n’ait déjà été écrit dans la série des « Patatras » ? Je voulais ignorer la demande, mais le requérant m’a demandé de lire la contribution de William K. Rappard. Suivant la pensée de mon confrère, je vais tenter de confronter mon opinion à la sienne.

Si l’on accepte le postulat selon lequel les services de la protection de l’enfance souffrent de contraintes budgétaires qui sont la cause d’une attention insuffisante, alors je dis ceci aux magistrats qui jugent les situations : sachant l’existence de ressources insuffisantes, je vous demande d’apprendre à ignorer les indications des offices de la protection de l’enfance et à vous forger vous-mêmes votre propre conviction sur les cas qui vous sont soumis. Ne vous cachez plus derrière des textes rédigés à la va-vite, sans réflexion, fuyez ces mots souvent imaginaires pour affronter vous-même le réel familial et conjugal du cas d’espèce.

Si l’on accepte le postulat selon lequel existerait une surcharge permanente, alors je dis ceci aux intervenants sociaux et éducatifs : comment se fait-il qu’en trente ans de carrière judiciaire je ne vous ai jamais entendu dans la rue, dans les journaux, à la télévision, dans les parlements, vous plaindre de vos conditions de travail ? Comment se fait-il que vous ne vous êtes jamais avisés du fait que vous auriez pu de temps en temps refuser les missions que vous confiait la magistrature ?

Si l’on accepte le postulat de l’existence de familles terrorisées à l’idée d’être confrontées aux services de la protection de l’enfance, comment se fait-il que jamais, presque jamais, cette terreur psychique réelle ne soit considérée par les juges ?

Si l’on accepte l’idée que les médias véhiculeraient systématiquement la défiance des parents, comment se fait-il qu’aucun parlementaire n’ait pris à bras le corps le sujet et ne se soit confronté aux cas réels ?

Si l’on accepte l’idée selon laquelle les médias contribueraient gravement les interventions, comment expliquer les décisions ab ovo marquées du sceau de l’arbitraire, du choquant et du grossier qui affectent des situations inconnues de la presse ?

Si l’on accepte l’idée d’une unanimité quant à la finalité des choses, la sauvegarde et la préservation des biens de l’enfant, comment explique-t-on l’inconscience des parents, mère et père, dans la gestion des procédures ?

Si l’on accepte l’idée selon laquelle tous les intervenants en protection de l’enfance, sans exception, ont en commun la volonté sincère d’aider les enfants, comment explique-t-on la série affolante des 200 « Patatras » ?

Si l’on accepte le postulat selon lequel tous les intervenants et acteurs dans le champ de la protection de l’enfance ont choisi leur métier par vocation, comment comprendre tous mes articles parus à L’1Dex depuis le premier mai 2011 ?

Dès l’instant où l’on pose comme excuses des différences de sensibilité, de qualité d’écoute, de temps, de gestion des émotions, etc., ne dit-on pas simultanément que certaines situations sont gérées sans sensibilité, sans écoute, sans émotions, sans vocation, sans empathie ?

Si l’on accepte l’idée qu’un avocat n’a aucune prise sur un confrère et l’autre partie, alors quel autre but à ces rencontres confidentielles que d’augmenter le « time-sheet » ?

Si l’on suppose qu’un avocat doit pouvoir enseigner la manière avec laquelle des mandants devraient utiliser les outils mis à disposition, comment alors expliquer l’impossibilité de faire le moindre pronostic dans le champ de la protection de l’enfance ?

Si l’on part du principe que le système est impossible à changer, alors pourquoi des lois pour constituer de manière différente les autorités de protection de l’enfance ?

Si l’on part du principe qu’il existe des experts dans le champ de la protection de l’enfance, comment expliquer l’existence de rapports d’expertise proprement hallucinants signés par d’éminents professeurs, psychiatres, psychothérapeutes, etc. ?

Si l’on part du principe qu’une audience est destinée à éviter une logique d’affrontement, comment se fait-il que maints magistrats ne s’immiscent jamais dans le champ logique de la construction ?

Si l’on part du principe qu’à l’opacité a succédé la transparence, comment se fait-il qu’un rapport d’expertise de 100 pages ne soit pas même accessible librement à l’avocat de l’un des parents ?

Si l’on croit à la peur viscérale faite aux parents par les intervenants, comment se fait-il que l’interdisciplinarité des domaines de compétences n’ait jamais été privilégié ?

Si les parents ne devaient retenir qu’un seule chose de cet article, ce serait cette injonction que je leur fais : quelle que soit l’animosité ressentie à l’égard de l’autre parent, ne parlez pas en mal à votre enfant de celle ou de celui avec qui vous avez partagé un moment intime.

 

Post Scriptum : les véritables « saloperies » que j’ai vues dans mon métier dans le champ de la protection de l’enfance sont le plus souvent en lien avec un acteur crucial ignoré dans les paragraphes ci-dessus : le procureur.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

10 thoughts on “PATATRAS – Réponse à William K. Rappard (208)”
  1. Merci 1000 fois Maître pour cet article, vous avez tout dit.

    La valeur d’un homme ne se mesure pas à son argent, son statut ou ses possessions. La valeur d’un homme réside dans sa personnalité, sa sagesse, sa créativité, son courage, son indépendance et sa maturité.

    1. Je ne suis pas sûr que vous tiriez sur la bonne cible. J’ai travaillé comme psychologue de 1977 à 2011 dans un centre d’éducation spécialisée et l’Office AI du canton du Valais (assurance invalidité). Le fil rouge de cette histoire est hélas le style de management qui est finalement devenu universel.
      Au début des années 90, ont débarqué les new managers du social: plus, mieux, avec moins. Donc travailler plus, avec une meilleure qualité et avec moins (moins d’argent, moins de personnel, etc..). Résultats: personnel épuisé, démotivé, qui, au lieu d’organiser des activités pédagogiques, organise une sortie dans un bled perdu et laisse les jeunes libres pendant qu’il boit des verres au café du coin. Cela n’empêche pas de rédiger des rapports sur les objectifs pédagogiques poursuivis et réalisés. Pas très vrais, mais à qui la faute.
      Je dénonce ce management inadéquat, donc la direction et le comité qui la soutient. Résultat: je perds mon job à 50 ans et suis au chômage durant 18 mois.
      Nouveau travail à l’Office AI Valais.
      C’est pire. Je découvre qu’il y a un classement des offices AI cantonaux en fonction des objectifs fixés par l’office fédéral des assurances sociales (OFAS). Si le classement est bon , une enveloppe budgétaire peut être distribuée, par exemple 100’000 francs qui pourraient déboucher sur l’engage d’une personne supplémentaire….. pour être encore plus efficace dans le traitement des dossiers. Car l’objectif est de traiter le plus de dossiers possible. En fait, les dossiers sont des personnes en souffrance, physique, psychologique et financière.
      Un jour, on me dit que je suis trop orienté clientèle. En fait, on me reproche de passer trop de temps avec des gens qui souffrent. Un autre jour, je reçois une personne en disant: ah quelqu’un de nouveau. Non, nous nous sommes vus la semaine passée. Une autre fois, je me trompe de personne et durant 10 minutes j’ai un entretien surréaliste. Quand vous devez suivre 250 personnes (eux parlent de dossier), vous n’avez plus la maitrise des actions entreprises ni des personnes que vous devez accompagner. Et vous faites des conneries qui vous sont reprochées.
      Alors franchement la cible doit être ces managers, ce management libéral, qui parle de gouvernance.
      Je viens de lire « La Médiocratie » de Alain Deneault. Achetez l’édition où se trouvent « Politique de l’extrême centre » et « Gouvernance ».
      Ensuite, vous comprendrez mieux le slogan de Mathias Reynard: l’Humain toujours. Et les déboires de la droite dans le canton de Vaud et ailleurs.

  2. Le long texte dégoulinant de bienpensance de Me Rappard me donne la nausée.

    Merci Monsieur Praz pour votre témoignage sur ce qui se passe au sein de certaines de nos institutions.

  3. Tout avocat est situé entre faits constatés par le plaignant et déni de l’autre partie. L’avocat doit exposer les faits et ses termes sont déterminants. De plus, il se situe dans une position d’intermédiaire entre plaignant, juge et partie adverse. La complexité de toute position d’intermédiaire s’éclaire à la lumière du concept de «jeux à la frontière» établi par le sociologue Crozier. Dans la complexité de la configuration de chaque affaire, l’avocat est amené à former une rhétorique qu’il se signifie à lui-même pour préserver sa santé mentale. Les options sont multiples.

    1. Les options sont multiples mais ne devraient pas l’être si la logique, la raison, le discernement, le bon sens et la vision juste étaient les repères absolus, or il semblerait que ces éléments-là font trop souvent défaut pour des raisons que nous ignorons et cette absence crée et fait durer inutilement et dramatiquement des situations totalement irrationnelles voir cruelles. Triste réalité.

  4. Oui, c’était le sens du propos. L’avocat se situe au centre d’une lutte omniprésente et éternelle entre bien et mal, que le relativisme occidental s’est efforcé de gommer. Les tribunaux sont de tout temps un lieu où se reproduit l’ordre social, formé de personnes plus ou bien nées. Ainsi, hormis les cas de droit commun cumulant mauvaise naissance et actes répréhensibles, les tribunaux sont tendanciellement le lieu où un narratif toxique s’efforce de se substituer à la réalité pour que le mal l’emporte et pour que les puissants demeurent puissants. Quand la raison d’Etat s’en mêle, de plus, alors les tribunaux ne sont plus qu’appendice de répression autocratique. L’ouvrage considéré ici peut être considéré comme une auto-thérapie s’efforçant de conserver la santé mentale dans un marais putride, dans lequel l’avocat est à la fois témoin, acteur et être doté de conscience (responsabilité). A chacun de juger si la posture rhétorique est juste, ou si elle est en déséquilibre par rapport aux critères éthiques (le vrai, le bien) que le relativisme occidental s’efforce de gommer en participant à la préservation de la reproduction sociale.

  5. La reproduction sociale est aussi au cœur de la dotation des tribunaux gardien de «l’ordre établi».

    Les tribunaux sont largement le lieu de reproduction d’une caste s’y étant maintenue après l’effondrement de l’ancien régime (en y conservant us et coutumes). Les tribunaux sont ainsi le lieu de forte reproduction sociale d’une caste perdurant de génération en génération.
    En sus, les magistrats commencent parfois leur cursus en tant qu’avocat. Ainsi, les liens de parenté de la caste formant les tribunaux s’étendent à de fréquents liens de parenté dans le barreau.
    Enfin, au gré des nominations, les liens de parenté s’étendent aux magistrats du Tribunal Fédéral.

    Dans la pesanteur de la reproduction sociale formant les tribunaux les magistrats accomplissent leur indigne besogne en ménageant leur conscience par le procédé rhétorique de leur choix, en produisant constamment des faux dans les titres, dans une destinée et un «parcours de vie».

    A une déclaration d’intérêts lors de la prise de toute charge, il manque l’établissement des liens de parenté. Mais ce complément n’adviendra jamais, car il établirait l’existence d’une reproduction sociale violant quotidiennement par ses liens les garanties générales de procédure.

    La reproduction sociale étant au cœur même de la dotation des tribunaux, un ethnologue pourrait étudier les tribunaux à la façon de l’étude d’une tribu de Papous. Toute personne peut dresser les liens de parenté unissant les magistrats de telle ou telle juridiction cantonale en remontant jusqu’au TF.
    Le tableau est édifiant.

    Le secret de la reproduction sociale est que, depuis des siècles, derrière un décor de carton-pâte de démocratie et modernité, rien n’a fondamentalement changé.

    Du fait de son dévoilement, ce commentaire ne sera peut-être jamais publié.

  6. @Eléonore
    Au travers de vos observations il apparaît que la figure de l’avocat est celle d’un « entre-deux ». Ceci explique que la figure de l’avocat est souvent celle de la duplicité.
    Vos références historiques remontent à fin du haut Moyen-Age.
    Ces références démontrent l’usage immémorial de la justice pour opprimer.
    Il faut souligner ceci: l’Etat continue d’exister même quand le droit s’efface. Il subsiste alors (au sens juridique) un ordre, même s’il ne s’agit plus d’un ordre de droit.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.