Les œuvres d’art inabouties suscitent chez l’homme une fascination qui n’est pas totalement étrangère aux mécanismes de la rigueur intellectuelle. La célèbre symphonie de Schubert est-elle vraiment « inachevée » ? A quoi ressemblerait la chapelle des Médicis avec le plan de l’architecte-sculpteur mené à terme ? L’inachevé attise l’imagination, convertit le spectateur (ou la lectrice) en complice de l’artiste, le renvoie à la nostalgie de la perfection, à survalorisation de la Vénus de Milo ou la Victoire de Samothrace, à l’énigme des raisons inconnues cachées derrière l’interruption et l’abandon, au paroxysme des théories.
Les inachèvements sont plus fréquents dans les âges anciens, chez les individus à l’ultime phase de leur vie, autoencerclés dans un génie qui n’est déjà plus de ce monde. Michel-Ange, Rembrandt, Swift – ce dernier certainement avec un Alzheimer, puisqu’on le disait incapable de reconnaître les personnes ou de raisonner-, Goya, Beethoven, Bach, enfin, culminant le jeu intellectuel dans le « Contrepoint 14 » de L’Art de la fugue, appelé douteusement Fuga a tre Soggetti. On est passé des spéculations sur les raisons et les circonstances d’ordre pratique pour expliquer l’interruption de l’écriture durant laquelle prétendument serait mort le compositeur, à la thèse que Bach a abandonné de façon délibérée la pièce telle qu’elle est. Thèse élaborée par Van Houten et Kasbergen il y a quelques années, et plus récemment par Indra Nicholas Martindale Hugues, de l’Université d’Auckland.
Les deux théories, avec des arguments différents et des conclusions similaires, se basent sur la gématrie, la part de la numérologie qui étudie la signification des textes en attribuant à chaque lettre une valeur numérique, l’essence de la cabale, qui en musique opère chez les Allemands parce qu’ils désignent les notes avec des lettres (do = C, ré = D, etc.). Une magistrale ré-explication de l’œuvre, et finalement de la vie de Bach, émerge ainsi d’une aussi passionnante et discutable opération qui, comme l’a dit Fermat, dépasse l’espace ici disponible.