L’1Dex a depuis sa création sous diverses formes défendu la psychanalyse, la pratique freudienne, l’orientation lacanienne, la chance née de l’écoute et de la parole. Je ne vais pas aujourd’hui rester silencieux devant les agressions auxquelles la psychanalyse est confrontée jusque dans les arcanes du Sénat français.
(copyright photo : Carole Gollut Cuénoud)

La psychanalyse, loin d’être un luxe anachronique, constitue aujourd’hui encore un pilier de la politique de santé mentale, et rien ne justifie, ni scientifiquement ni politiquement, son exclusion du champ des soins remboursés par l’assurance maladie en France. La prétention de certains chercheurs en sciences cognitives à faire du déremboursement un geste de « rationalité scientifique » relève d’un réductionnisme idéologique qui trahit autant la science qu’il menace les patients.
Un courant militant, au sein des sciences cognitives, ne se contente plus de critiquer la psychanalyse : il réclame son effacement institutionnel, à commencer par la suppression de son remboursement. Sous couvert de « modernisation » et d’« evidence‑based medicine », il s’agit en réalité de faire disparaître du paysage public un mode de pensée du sujet jugé trop subversif, trop rétif aux normes gestionnaires. En visant les soins qui se réclament de la psychanalyse, ce projet ne s’attaque pas seulement à une technique, mais à un certain rapport à la parole, au désir, au conflit psychique.
L’argument massue des détracteurs est connu : seules les thérapies cognitivo‑comportementales seraient validées, la psychanalyse n’aurait pas fait sa preuve d’efficacité. Or la littérature scientifique sur les psychothérapies psychodynamiques montre des effets cliniques substantiels dans la dépression, les troubles anxieux, les troubles de la personnalité et les troubles somatoformes, avec un maintien des bénéfices dans le temps. La focalisation exclusive sur des protocoles courts, standardisés, mesurables à six semaines, occulte délibérément ce que la psychanalyse travaille : les déterminants inconscients, les répétitions, la structuration de la personnalité, qui ne se laissent pas réduire à quelques items de questionnaire.
Le déremboursement ne frapperait pas les classes aisées, qui continueront à financer leurs cures ou leurs psychothérapies d’inspiration analytique. Il toucherait de plein fouet les patients précaires suivis à l’hôpital, en CMP, en pédopsychiatrie, en institutions médico‑sociales, là où la clinique est largement pluriréférentielle et nourrie de psychanalyse. En interrompant brutalement des suivis psychodynamiques, parfois au long cours, on provoquerait un renvoi vers des services déjà saturés, une augmentation des rechutes, des passages à l’acte, des hospitalisations sous contrainte – exactement l’inverse de l’argument budgétaire brandi par les partisans de la coupe sèche.
La politique de santé mentale ne peut reposer sur un modèle unique. Les dispositifs courts et standardisés ont leur place, mais ils ne sauraient devenir la norme exclusive, au détriment des traitements approfondis, d’inspiration analytique ou autre, qui supposent du temps, de la continuité, un travail du transfert. Réserver l’argent public à une seule famille de techniques, au nom d’une pseudo hiérarchie des preuves définie par ceux qui en sont les bénéficiaires directs, revient à étatiser la psyché : le pouvoir politique déciderait, par la loi et le remboursement, quelle théorie du sujet a droit de cité dans les hôpitaux et cabinets conventionnés.
La psychanalyse n’est pas qu’une méthode de soin ; c’est un lieu social où la parole peut se déployer hors des injonctions de performance, de productivité et de coaching qui colonisent désormais la psychologie dite « scientifique ». Cesser de rembourser les soins qui s’en réclament, ce serait entériner une conception appauvrie de l’humain, réduit à des comportements modulables et des symptômes à éradiquer, plutôt qu’à un sujet traversé par l’inconscient, le conflit, l’ambivalence. Défendre le remboursement de la psychanalyse, ce n’est pas protéger un bastion corporatiste : c’est refuser qu’un courant de pensée clinique soit éliminé par décret, et affirmer qu’en démocratie, le soin psychique doit rester pluriel, accessible, et ouvert au travail du sujet – pas seulement à la gestion de ses symptômes.