PATATRAS. LA LETTRE QUI DIT TOUT

10 mars 2026

Une étrange affaire agite depuis quelques jours les milieux judiciaires vaudois. Une lettre envoyée à plusieurs avocats — signée au nom de la Direction générale de l’enfance et de la jeunesse (DGEJ) — leur demandait ni plus ni moins de limiter leurs objections dans les procédures impliquant les services de protection de l’enfance.

Le ton était inhabituel. Le message limpide : trop de contestations, trop de critiques, trop de contradiction.

Autrement dit : les avocats dérangent.

Puis soudain, retournement.

La DGEJ affirme que ce courrier est un faux. La directrice générale n’aurait « ni rédigé, ni signé, ni envoyé » ce texte. Une plainte pénale doit être déposée pour usurpation d’identité.

Fin de l’histoire ? Pas vraiment.

Car la vraie question n’est peut-être pas celle de l’authenticité de la lettre. Elle est ailleurs : son contenu.

Une lettre peut être fausse… et pourtant sonner juste

Le document reprochait aux avocats de remettre en cause « de manière systématique » les rapports des professionnels mandatés par la DGEJ.

Il affirmait que ces contestations fragilisent inutilement le travail des équipes et retardent les décisions judiciaires.

Le courrier invitait même les avocats à limiter leurs objections aux seuls cas strictement fondés, faute de quoi certains comportements pourraient être signalés aux autorités.

Sur le plan juridique, la proposition est pour le moins renversante.

Dans un État de droit, la contestation d’un rapport d’expertise n’est pas une anomalie du système judiciaire : c’est son moteur.

Les expertises sont discutées. Les rapports sont critiqués. Les décisions sont contestées.

C’est précisément ainsi que la justice avance.

Le malaise réel derrière le faux

Mais si cette lettre a provoqué une telle onde de choc, c’est qu’elle met au jour un malaise bien réel.

Dans de nombreuses procédures de protection de l’enfance, les rapports des services sociaux et les expertises psychiatriques occupent une place quasi décisive.

Lorsqu’un avocat en démontre les failles — méthodologiques, factuelles ou juridiques — l’équilibre du dossier peut vaciller.

Pour certains intervenants, ces critiques sont perçues non comme une contradiction normale, mais comme une attaque contre leur légitimité professionnelle.

D’où une irritation parfois palpable.

En creux, la lettre — vraie ou fausse — traduit peut-être ce sentiment diffus :

celui d’un système qui aimerait que les procédures soient moins contradictoires.

L’ironie du scandale

Il y a là une ironie presque parfaite.

Le faux courrier reproche aux avocats de contester trop souvent les rapports des autorités.

Or, précisément, ce sont ces contestations qui ont permis de démontrer que la lettre elle-même était… un faux.

Sans esprit critique, sans vérification, sans contradiction, le document aurait peut-être été accepté comme authentique.

Dans la justice, la contradiction n’est pas un problème

Elle est la solution.

C’est ce que rappelle involontairement cette affaire.

Car au fond, derrière le scandale du faux courrier se cache une vérité simple :

les procédures judiciaires ne sont pas faites pour protéger la tranquillité des institutions.

Elles sont faites pour tester la solidité de leurs affirmations.

Et cela passe, nécessairement, par des avocats qui contestent.

Patatras

Une lettre circule.

Elle choque les avocats.

Les autorités jurent qu’elle est fausse.

Une plainte pénale est annoncée.

Mais une question demeure.

Et si ce faux courrier avait simplement mis noir sur blanc ce que certains pensent tout bas depuis longtemps ?

Dans ce cas, le scandale ne serait pas la lettre.

Le scandale serait qu’elle paraisse crédible.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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