RIGA. LES BARBELÉS DE LA MÉMOIRE (11)

On ressort du Musée de l’occupation de la Lettonie avec une sensation étrange : celle d’avoir marché plusieurs heures dans les sous-sols de l’Europe.

Pas l’Europe confortable des colloques, des slogans et des discours institutionnels. L’autre. Celle qui a connu les bottes, les wagons, les déportations, les mensonges d’État, les exécutions de masse, les occupations successives et la peur organisée comme système politique.

À Riga, cette mémoire n’est pas théorique. Elle est encore vivante.

Les photographies, les drapeaux cachés dans des doublures de sacs, les portraits derrière des grilles métalliques, les visages d’écrivains interdits, les récits de prisonniers, les références au Goulag soviétique, aux massacres nazis, aux déportations vers la Sibérie, tout cela finit par former une immense claustrophobie historique.

Une phrase frappe particulièrement :

“Spirituality that is the saving grace. It is in literature, in poetry, in songs.”

Évidemment.

Les régimes totalitaires comprennent toujours la même chose avant tout le monde : il faut casser les poètes avant de casser les peuples.

Le musée rappelle sans cesse que la Lettonie a subi deux écrasements successifs : le nazisme puis le soviétisme. Et l’Europe occidentale oublie parfois avec une désinvolture presque obscène que les Pays baltes ont vécu une partie du XXe siècle coincés entre Hitler et Staline comme un corps pris entre deux presses hydrauliques. Une guide nous a dit que la Lettonie était prise entre le l’ours et le loup. Elle ne connaissait pas l’expression entre le marteau et l’enclume  « Oui, c’est tout à fait ça » a-t-elle conclu en nous quittant.

Dans une salle, Staline apparaît derrière des barreaux. Dans une autre, une affiche évoque “45 years suffering”. Ailleurs, des panneaux racontent les massacres de Juifs lettons, les fosses communes, les dizaines de milliers d’exécutions. Puis viennent les déportations soviétiques. Les familles arrachées en pleine nuit. Les enfants. Les trains. Les camps. Les disparus anonymes.

L’Histoire européenne n’est pas un long fleuve civilisé. C’est aussi cela.

Et soudain, Amsterdam revient en mémoire.

La Maison d’Anne Frank.

Le silence des pièces.

L’absence devenue présence.

L’impression presque physique que les murs ont absorbé la peur humaine.

Puis Londres.

Les sous-sols de Churchill.

Les cartes militaires.

Les couloirs étroits.

La sensation qu’une civilisation entière pouvait basculer définitivement dans la nuit.

À Riga, on retrouve exactement cette même gravité.

Les musées de mémoire ne montrent pas seulement le passé. Ils posent une question extrêmement contemporaine : qu’est-ce qu’une démocratie est prête à défendre lorsqu’un empire recommence à parler le langage de la force ?

Voilà pourquoi les Pays baltes regardent aujourd’hui la guerre en Ukraine avec une lucidité particulière.

Eux savent.

Ils savent ce que signifie une occupation russe.

Ils savent ce que signifie disparaître des cartes.

Ils savent ce que valent les promesses des puissances impériales.

Ils savent aussi qu’un peuple peut perdre son État sans perdre sa mémoire.

En Europe occidentale, certains parlent encore de la Russie comme d’un concept géopolitique abstrait. À Riga, Tallinn et certainement à Vilnius, la Russie appartient d’abord à une mémoire familiale. Une mémoire concrète. Une mémoire des morts, des prisons et des déportés.

Cela change tout.

Les Pays baltes ne soutiennent pas l’Ukraine par mode idéologique. Ils la soutiennent parce qu’ils reconnaissent immédiatement les mécanismes historiques qui reviennent.

Et ils méritent aujourd’hui notre soutien total avec exactement la même force.

Car ces petits États européens ont souvent montré davantage de courage historique que des nations beaucoup plus grandes, beaucoup plus riches et beaucoup plus bavardes.

Le Musée de l’occupation de Riga n’est donc pas seulement un musée letton.

C’est un avertissement européen.

Une piqûre de mémoire.

Une réponse glaciale à tous ceux qui pensent encore que l’Histoire est terminée.

Elle ne l’est pas.

Elle attend simplement que les sociétés fatiguées recommencent à oublier.

 

QUELQUES PHOTOGRAPHIES ÉPARSES

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

One thought on “RIGA. LES BARBELÉS DE LA MÉMOIRE (11)”
  1. La phrase de Ludmila marque, car c’est juste, et ce quelle que soit le côté de la presse hydraulique ou dictature journalistique.

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