ÉTAT DE GENÈVE. À QUOI BON DES CRITÈRES D’ENGAGEMENT SI C’EST POUR S’ASSEOIR DESSUS ?

14 août 2026
Source ; enquête de L’1Dex

Il fallait un délégué au numérique au canton de Genève. L’État a donc publié une offre d’emploi. Jusqu’ici, rien d’exotique.

Et l’offre était précise.

Le candidat devait notamment disposer d’un master universitaire utile à la fonction ou d’un cursus jugé équivalent, d’une expérience professionnelle de trois à cinq ans dans le secteur public de haut niveau, de connaissances dans le numérique, les systèmes d’information, les technologies, le management public et l’évaluation des politiques publiques. On exigeait encore une excellente rédaction, une vision stratégique, une capacité à travailler avec magistrats et hauts fonctionnaires et, cerise assez savoureuse sur le gâteau, un « sens de l’intérêt public et de l’éthique ».

Puis Grégoire Barbey a été choisi.

Et voilà que les critères si soigneusement imprimés semblent soudain devenir beaucoup plus souples.

Interpellé après cette nomination, le Département des institutions et du numérique (DIN), dirigé par la conseillère d’État Carole-Anne Kast, a publié le 13 août un communiqué destiné à rassurer les esprits chagrins.

Il produit surtout une phrase remarquable : le choix ne reposerait pas sur « une lecture strictement formelle des critères de l’annonce », mais sur « une appréciation globale de la candidature ».

Traduction en français non administratif : on publie des critères, mais il ne faudrait surtout pas commettre l’impolitesse de croire qu’ils sont déterminants.

Le DIN explique que plusieurs dizaines de candidatures ont été examinées par un comité de six personnes, que les finalistes ont subi un « assessment » et que l’expérience de l’heureux élu dans l’analyse des enjeux politiques, sociétaux et éthiques du numérique ainsi que sa capacité à vulgariser auraient été particulièrement pertinentes.

Fort bien.

Mais une question demeure, et elle est terriblement simple : à quoi sert une mise au concours si les conditions qu’elle affiche peuvent ensuite être relativisées au nom d’une mystérieuse appréciation globale ?

Cette question n’est pas anodine. D’autres candidats ont pu renoncer à postuler précisément parce qu’ils ne remplissaient pas les exigences annoncées. Ceux-là auront eu le tort charmant de prendre l’État de Genève au mot.

Il y a plus embarrassant.

Blick rappelle les antécédents judiciaires du nouveau délégué et pose la question de leur compatibilité avec une fonction aussi exposée dans le domaine numérique. Le DIN répond en invoquant un principe parfaitement respectable : une personne condamnée, après avoir exécuté sa peine, doit pouvoir se réinsérer professionnellement.

Évidemment.

Personne de sérieux ne soutiendra qu’une condamnation passée doive constituer une peine professionnelle perpétuelle.

Mais ce n’est pas exactement la question.

La question est celle de la cohérence entre un profil, les exigences publiquement annoncées et une fonction publique de très haut niveau, dont le titulaire doit notamment représenter Genève auprès d’instances fédérales, intercantonales et régionales et participer à la politique numérique du canton.

Et lorsque l’annonce elle-même exige expressément le sens de l’intérêt public et de l’éthique, répondre uniquement par le droit à la réinsertion ressemble davantage à un déplacement du problème qu’à une réponse.

Il existe enfin un détail presque comique.

L’offre précisait qu’en cas d’engagement, le candidat devait fournir un extrait du casier judiciaire.

Pourquoi le demander si les antécédents qui pourraient y apparaître sont, par principe, étrangers à l’appréciation de l’adéquation à la fonction ? Et s’ils ne le sont pas, comment ont-ils été appréciés ici ?

Voilà précisément ce qu’une administration transparente devrait expliquer.

Le DIN affirme que le recrutement s’est déroulé conformément aux procédures. C’est possible. Mais la conformité procédurale n’épuise jamais la question du bon sens, encore moins celle de l’égalité de traitement entre candidats.

Le problème n’est donc pas de vouer Grégoire Barbey aux gémonies. Il a le droit à la réinsertion comme n’importe quel citoyen.

Le problème est ailleurs : l’État de Genève a-t-il engagé le meilleur candidat au regard des critères qu’il avait lui-même fixés, ou a-t-il choisi son candidat avant de découvrir que les critères pouvaient finalement être lus avec beaucoup de poésie ?

Car lorsqu’une administration écrit noir sur blanc ce qu’elle recherche, elle devrait avoir une idée assez révolutionnaire : respecter ce qu’elle a écrit.

Sinon, autant supprimer les longues annonces, les diplômes demandés, les compétences requises et les grands discours sur l’éthique.

Et écrire simplement :

« Poste à repourvoir. Nous choisirons finalement qui nous voulons. »

Ce serait au moins parfaitement transparent.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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