Le 17 septembre prochain paraîtra Sagrada Familia, le nouveau livre de Béatrice Riand. Avant d’entrer dans cette famille-là, avec ses promesses, ses silences et peut-être ses orages, L’1Dex s’est arrêté devant l’autre Sagrada Família : celle de Barcelone, conçue par Antoni Gaudí, commencée en 1882 et élevée, depuis février 2026, à 172,5 mètres. Une famille sculptée dans la pierre, elle aussi lumineuse, monumentale, complexe et décidément impossible à achever.

Commencée en 1882, la basilique de Barcelone vient d’atteindre 172,5 mètres avec l’achèvement de la tour de Jésus-Christ. Cent quarante-quatre ans après la pose de sa première pierre, elle est devenue l’église la plus haute du monde. L’édifice reste pourtant un chantier, une œuvre disputée et une énigme architecturale sans véritable équivalent.
À Barcelone, il suffit parfois de tourner au coin d’une rue pour qu’elle apparaisse.
Elle ne ressemble ni à une cathédrale gothique, ni à une basilique classique, ni même tout à fait à un bâtiment. Elle évoque une forêt pétrifiée, un organisme vivant, un château de sable dressé par une puissance supérieure ou, selon l’humeur du visiteur, une splendide folie verticale.
La Sagrada Família divise depuis près d’un siècle et demi. Certains y voient le chef-d’œuvre absolu d’Antoni Gaudí. D’autres une accumulation monstrueuse de symboles religieux, de formes naturelles et d’innovations techniques. Mais une chose paraît désormais difficilement contestable : elle est devenue l’un des monuments les plus reconnaissables de la planète.
Et, depuis le 20 février 2026, le plus haut édifice religieux chrétien du monde.
Une première pierre posée en 1882
L’histoire commence le 19 mars 1882. La première pierre d’un « temple expiatoire » consacré à la Sainte Famille est posée dans une zone alors encore peu urbanisée de Barcelone.
Le projet est porté par l’Association spirituelle des dévots de saint Joseph, fondée par le libraire catholique Josep Maria Bocabella. Il doit être financé exclusivement par les dons et les aumônes. Le premier architecte, Francisco de Paula del Villar, imagine une église néogothique relativement conventionnelle.
Un désaccord provoque rapidement son départ.
En 1883, Antoni Gaudí reprend le chantier. Il a 31 ans. Il ne se contente pas de corriger les plans de son prédécesseur : il change entièrement la nature du projet.
L’église gothique devient progressivement une architecture totale. Gaudí veut unir la structure, la sculpture, la lumière, les mathématiques, la nature et la théologie. Chaque pierre doit porter un sens. Chaque colonne doit participer à une histoire. Chaque tour doit être à la fois un élément architectural et une profession de foi.
Gaudí, l’architecte qui savait qu’il ne verrait pas son œuvre achevée
Gaudí consacrera plus de quarante années à la Sagrada Família. Durant les dernières années de sa vie, il abandonne pratiquement tous ses autres travaux et s’installe dans un atelier aménagé sur le chantier.
Il sait parfaitement que l’édifice ne sera pas terminé de son vivant. Aussi ne fournit-il pas seulement des dessins : il réalise des maquettes en plâtre, parfois à grande échelle, afin de transmettre aux générations suivantes les volumes, les équilibres et les solutions techniques qu’il imagine.
Le 7 juin 1926, Gaudí est renversé par un tramway. Habillé modestement, sans papiers d’identité, il est pris pour un indigent et conduit tardivement à l’hôpital de la Santa Creu. Il meurt trois jours plus tard, le 10 juin.
Il est enterré dans la crypte de la Sagrada Família.
À sa mort, seule une petite partie de l’édifice est construite. Une seule des tours de la façade de la Nativité, celle de saint Barnabé, est entièrement achevée. Mais l’essentiel est là : Gaudí a donné au chantier une direction suffisamment puissante pour survivre à son créateur.
La destruction de 1936
La guerre civile espagnole aurait pourtant pu mettre définitivement un terme à l’entreprise.
En 1936, des révolutionnaires incendient la crypte et l’atelier. Des plans, des photographies et des documents sont brûlés. Les grandes maquettes en plâtre laissées par Gaudí sont brisées.
Une partie des fragments est néanmoins récupérée. Après la guerre, les collaborateurs et successeurs de l’architecte entreprennent un travail considérable de reconstitution. Les maquettes sont recomposées morceau par morceau, comme les vestiges archéologiques d’un bâtiment qui n’existe pas encore.
Cette destruction est à l’origine de l’une des principales controverses entourant la basilique : jusqu’à quel point le monument actuel correspond-il réellement au projet de Gaudí ?
Les défenseurs du chantier soutiennent que les documents, photographies, fragments de maquettes et principes géométriques laissés par l’architecte permettent d’en respecter l’intention générale. Les critiques estiment au contraire que poursuivre l’édification revient nécessairement à interpréter — et donc à dénaturer — une œuvre profondément personnelle.
La Sagrada Família est ainsi simultanément une œuvre de Gaudí et une œuvre collective réalisée après lui.
Une forêt de pierre et de lumière
L’intérieur explique mieux que toutes les descriptions l’extraordinaire ambition du projet.
Gaudí ne voulait pas disposer des piliers conventionnels sous une succession de voûtes. Il imagina une forêt. Les colonnes s’élèvent comme des troncs, puis se divisent en branches pour soutenir le plafond. Elles sont légèrement inclinées afin de mieux répartir les charges.
La pierre varie selon les contraintes supportées : grès, granit, basalte et porphyre contribuent à la résistance générale. La géométrie repose notamment sur l’emploi d’hyperboloïdes, d’hyperboles, d’hélicoïdes et de paraboloïdes.
Cela pourrait produire un exercice de mathématiques particulièrement indigeste. L’effet est exactement inverse. Les formes complexes disparaissent derrière une impression d’évidence naturelle.
La lumière joue le rôle principal. Les vitraux de la façade de la Nativité diffusent des tonalités froides, bleues et vertes. Ceux de la façade de la Passion font entrer des rouges, des oranges et des jaunes. Selon l’heure, l’intérieur change de couleur comme si l’édifice respirait.
Gaudí ne copiait pas la nature. Il cherchait à comprendre la manière dont elle construit.
Trois façades pour raconter une existence
La basilique est organisée autour de trois grandes façades.
La façade de la Nativité
Orientée vers le soleil levant, elle est consacrée à la naissance et à l’enfance du Christ. C’est la partie qui porte le plus directement la main et la pensée de Gaudí.
Elle déborde de végétation, d’animaux, d’anges et de personnages. Tortues, escargots, oiseaux, feuilles et fruits se mêlent aux scènes bibliques. La pierre semble ne plus avoir de surface disponible tant elle est sculptée.
Gaudí souhaitait que cette façade serve de modèle aux continuateurs du chantier. Avec la crypte, elle constitue la partie de la Sagrada Família inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2005. Contrairement à une idée répandue, l’inscription ne concerne donc pas l’ensemble du monument, mais les éléments reconnus comme portant directement l’empreinte de l’architecte.
La façade de la Passion
À l’opposé, la façade de la Passion est austère, anguleuse et presque osseuse. Elle évoque la souffrance et la mort du Christ.
Sa construction débute en 1954. À partir de 1987, le sculpteur catalan Josep Maria Subirachs y développe un langage radicalement différent de celui de la façade de la Nativité. Les personnages sont taillés à coups d’arêtes, les visages sont sévères, les corps semblent cassés.
Cette rupture stylistique a été vivement contestée. Mais elle correspond aussi à l’intention de Gaudí : la façade de la Passion ne devait pas séduire. Elle devait effrayer.
La façade de la Gloire
La façade de la Gloire, tournée vers la rue de Mallorca, doit devenir l’entrée principale du temple. Elle représentera la mort, le jugement, la gloire céleste et le chemin de l’être humain vers Dieu.
Elle reste la grande partie inachevée du programme architectural.
Surtout, son accès monumental pose un problème urbain considérable. Les plans attribués à Gaudí prévoient un vaste escalier traversant l’espace actuellement occupé par la rue et plusieurs immeubles. Sa réalisation pourrait imposer le déplacement de nombreux habitants et commerces.
En mars 2026, les responsables de la basilique affirmaient qu’un accord avec la Ville était proche. La municipalité appelait toutefois à la prudence et rappelait que les droits des personnes concernées devaient être protégés. La foi peut déplacer les montagnes ; elle rencontre davantage de difficultés avec les locataires, les propriétaires et le droit administratif.
Dix-huit tours, toute une hiérarchie céleste
Le projet complet comprend dix-huit tours :
- douze pour les apôtres ;
- quatre pour les évangélistes ;
- une pour la Vierge Marie ;
- une pour Jésus-Christ.
La hiérarchie des hauteurs traduit la hiérarchie spirituelle.
Les quatre tours des évangélistes, hautes de 135 mètres, sont surmontées de leurs symboles traditionnels : l’homme ailé pour Matthieu, le lion pour Marc, le taureau pour Luc et l’aigle pour Jean. Elles ont été achevées et illuminées en 2023.
La tour de la Vierge Marie, inaugurée en décembre 2021, atteint 138 mètres. Elle est coiffée d’une étoile lumineuse à douze branches.
Enfin, au centre de l’ensemble, la tour de Jésus-Christ domine désormais Barcelone.
Le sommet atteint en février 2026
Le 20 février 2026, la dernière partie de la grande croix a été installée au sommet de la tour centrale. La Sagrada Família a ainsi atteint sa hauteur définitive de 172,5 mètres.
La croix mesure à elle seule 17 mètres de
Commencée en 1882, la basilique de Barcelone vient d’atteindre 172,5 mètres avec l’achèvement de la tour de Jésus-Christ. Cent quarante-quatre ans après la pose de sa première pierre, elle est devenue l’église la plus haute du monde. L’édifice reste pourtant un chantier, une œuvre disputée et une énigme architecturale sans véritable équivalent.
À Barcelone, il suffit parfois de tourner au coin d’une rue pour qu’elle apparaisse.
Elle ne ressemble ni à une cathédrale gothique, ni à une basilique classique, ni même tout à fait à un bâtiment. Elle évoque une forêt pétrifiée, un organisme vivant, un château de sable dressé par une puissance supérieure ou, selon l’humeur du visiteur, une splendide folie verticale.
La Sagrada Família divise depuis près d’un siècle et demi. Certains y voient le chef-d’œuvre absolu d’Antoni Gaudí. D’autres une accumulation monstrueuse de symboles religieux, de formes naturelles et d’innovations techniques. Mais une chose paraît désormais difficilement contestable : elle est devenue l’un des monuments les plus reconnaissables de la planète.
Et, depuis le 20 février 2026, le plus haut édifice religieux chrétien du monde.
Une première pierre posée en 1882
L’histoire commence le 19 mars 1882. La première pierre d’un « temple expiatoire » consacré à la Sainte Famille est posée dans une zone alors encore peu urbanisée de Barcelone.
Le projet est porté par l’Association spirituelle des dévots de saint Joseph, fondée par le libraire catholique Josep Maria Bocabella. Il doit être financé exclusivement par les dons et les aumônes. Le premier architecte, Francisco de Paula del Villar, imagine une église néogothique relativement conventionnelle.
Un désaccord provoque rapidement son départ.
En 1883, Antoni Gaudí reprend le chantier. Il a 31 ans. Il ne se contente pas de corriger les plans de son prédécesseur : il change entièrement la nature du projet.
L’église gothique devient progressivement une architecture totale. Gaudí veut unir la structure, la sculpture, la lumière, les mathématiques, la nature et la théologie. Chaque pierre doit porter un sens. Chaque colonne doit participer à une histoire. Chaque tour doit être à la fois un élément architectural et une profession de foi.
Gaudí, l’architecte qui savait qu’il ne verrait pas son œuvre achevée
Gaudí consacrera plus de quarante années à la Sagrada Família. Durant les dernières années de sa vie, il abandonne pratiquement tous ses autres travaux et s’installe dans un atelier aménagé sur le chantier.
Il sait parfaitement que l’édifice ne sera pas terminé de son vivant. Aussi ne fournit-il pas seulement des dessins : il réalise des maquettes en plâtre, parfois à grande échelle, afin de transmettre aux générations suivantes les volumes, les équilibres et les solutions techniques qu’il imagine.
Le 7 juin 1926, Gaudí est renversé par un tramway. Habillé modestement, sans papiers d’identité, il est pris pour un indigent et conduit tardivement à l’hôpital de la Santa Creu. Il meurt trois jours plus tard, le 10 juin.
Il est enterré dans la crypte de la Sagrada Família.
À sa mort, seule une petite partie de l’édifice est construite. Une seule des tours de la façade de la Nativité, celle de saint Barnabé, est entièrement achevée. Mais l’essentiel est là : Gaudí a donné au chantier une direction suffisamment puissante pour survivre à son créateur.
La destruction de 1936
La guerre civile espagnole aurait pourtant pu mettre définitivement un terme à l’entreprise.
En 1936, des révolutionnaires incendient la crypte et l’atelier. Des plans, des photographies et des documents sont brûlés. Les grandes maquettes en plâtre laissées par Gaudí sont brisées.
Une partie des fragments est néanmoins récupérée. Après la guerre, les collaborateurs et successeurs de l’architecte entreprennent un travail considérable de reconstitution. Les maquettes sont recomposées morceau par morceau, comme les vestiges archéologiques d’un bâtiment qui n’existe pas encore.
Cette destruction est à l’origine de l’une des principales controverses entourant la basilique : jusqu’à quel point le monument actuel correspond-il réellement au projet de Gaudí ?
Les défenseurs du chantier soutiennent que les documents, photographies, fragments de maquettes et principes géométriques laissés par l’architecte permettent d’en respecter l’intention générale. Les critiques estiment au contraire que poursuivre l’édification revient nécessairement à interpréter — et donc à dénaturer — une œuvre profondément personnelle.
La Sagrada Família est ainsi simultanément une œuvre de Gaudí et une œuvre collective réalisée après lui.
Une forêt de pierre et de lumière
L’intérieur explique mieux que toutes les descriptions l’extraordinaire ambition du projet.
Gaudí ne voulait pas disposer des piliers conventionnels sous une succession de voûtes. Il imagina une forêt. Les colonnes s’élèvent comme des troncs, puis se divisent en branches pour soutenir le plafond. Elles sont légèrement inclinées afin de mieux répartir les charges.
La pierre varie selon les contraintes supportées : grès, granit, basalte et porphyre contribuent à la résistance générale. La géométrie repose notamment sur l’emploi d’hyperboloïdes, d’hyperboles, d’hélicoïdes et de paraboloïdes.
Cela pourrait produire un exercice de mathématiques particulièrement indigeste. L’effet est exactement inverse. Les formes complexes disparaissent derrière une impression d’évidence naturelle.
La lumière joue le rôle principal. Les vitraux de la façade de la Nativité diffusent des tonalités froides, bleues et vertes. Ceux de la façade de la Passion font entrer des rouges, des oranges et des jaunes. Selon l’heure, l’intérieur change de couleur comme si l’édifice respirait.
Gaudí ne copiait pas la nature. Il cherchait à comprendre la manière dont elle construit.
Trois façades pour raconter une existence
La basilique est organisée autour de trois grandes façades.
La façade de la Nativité
Orientée vers le soleil levant, elle est consacrée à la naissance et à l’enfance du Christ. C’est la partie qui porte le plus directement la main et la pensée de Gaudí.
Elle déborde de végétation, d’animaux, d’anges et de personnages. Tortues, escargots, oiseaux, feuilles et fruits se mêlent aux scènes bibliques. La pierre semble ne plus avoir de surface disponible tant elle est sculptée.
Gaudí souhaitait que cette façade serve de modèle aux continuateurs du chantier. Avec la crypte, elle constitue la partie de la Sagrada Família inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2005. Contrairement à une idée répandue, l’inscription ne concerne donc pas l’ensemble du monument, mais les éléments reconnus comme portant directement l’empreinte de l’architecte. UNESCO – Œuvres d’Antoni Gaudí
La façade de la Passion
À l’opposé, la façade de la Passion est austère, anguleuse et presque osseuse. Elle évoque la souffrance et la mort du Christ.
Sa construction débute en 1954. À partir de 1987, le sculpteur catalan Josep Maria Subirachs y développe un langage radicalement différent de celui de la façade de la Nativité. Les personnages sont taillés à coups d’arêtes, les visages sont sévères, les corps semblent cassés.
Cette rupture stylistique a été vivement contestée. Mais elle correspond aussi à l’intention de Gaudí : la façade de la Passion ne devait pas séduire. Elle devait effrayer.
La façade de la Gloire
La façade de la Gloire, tournée vers la rue de Mallorca, doit devenir l’entrée principale du temple. Elle représentera la mort, le jugement, la gloire céleste et le chemin de l’être humain vers Dieu.
Elle reste la grande partie inachevée du programme architectural.
Surtout, son accès monumental pose un problème urbain considérable. Les plans attribués à Gaudí prévoient un vaste escalier traversant l’espace actuellement occupé par la rue et plusieurs immeubles. Sa réalisation pourrait imposer le déplacement de nombreux habitants et commerces.
En mars 2026, les responsables de la basilique affirmaient qu’un accord avec la Ville était proche. La municipalité appelait toutefois à la prudence et rappelait que les droits des personnes concernées devaient être protégés. La foi peut déplacer les montagnes ; elle rencontre davantage de difficultés avec les locataires, les propriétaires et le droit administratif. Cadena SER Catalunya
Dix-huit tours, toute une hiérarchie céleste
Le projet complet comprend dix-huit tours :
- douze pour les apôtres ;
- quatre pour les évangélistes ;
- une pour la Vierge Marie ;
- une pour Jésus-Christ.
La hiérarchie des hauteurs traduit la hiérarchie spirituelle.
Les quatre tours des évangélistes, hautes de 135 mètres, sont surmontées de leurs symboles traditionnels : l’homme ailé pour Matthieu, le lion pour Marc, le taureau pour Luc et l’aigle pour Jean. Elles ont été achevées et illuminées en 2023.
La tour de la Vierge Marie, inaugurée en décembre 2021, atteint 138 mètres. Elle est coiffée d’une étoile lumineuse à douze branches.
Enfin, au centre de l’ensemble, la tour de Jésus-Christ domine désormais Barcelone.
Le sommet atteint en février 2026
Le 20 février 2026, la dernière partie de la grande croix a été installée au sommet de la tour centrale. La Sagrada Família a ainsi atteint sa hauteur définitive de 172,5 mètres.
La croix mesure à elle seule 17 mètres de hauteur et 13,5 mètres de largeur. Elle est recouverte de verre et de céramique émaillée blanche. Son armature a été fabriquée en Allemagne, tandis que ses composants en pierre, en verre et en céramique ont été produits dans des ateliers catalans.
La tour utilise un système de pierre précontrainte associant la pierre et l’acier. De grandes sections ont pu être assemblées hors du chantier, puis élevées et installées successivement. Voilà comment les technologies contemporaines permettent de réaliser des formes imaginées au début du XXe siècle.
Avec ses 172,5 mètres, la basilique dépasse désormais la flèche de l’église principale d’Ulm, en Allemagne, qui détenait jusque-là le record mondial.
Gaudí avait cependant fixé une limite symbolique : son œuvre ne devait pas dépasser les quelque 177 mètres de la colline de Montjuïc. Une construction humaine, pensait-il, ne devait pas s’élever au-dessus de la création divine.
Même dans la démesure, Gaudí avait donc prévu quelques centimètres d’humilité.
Le centenaire de la mort de Gaudí
Le 10 juin 2026, exactement cent ans après la mort de l’architecte, le pape Léon XIV a célébré une messe solennelle dans la basilique et béni la tour de Jésus-Christ. Celle-ci a ensuite été illuminée pour la première fois.
Cette cérémonie n’a cependant pas marqué l’achèvement intégral de la Sagrada Família.
L’extérieur de la tour centrale est terminé, mais plusieurs travaux importants demeurent : les quatre tours supplémentaires de la façade de la Gloire, la chapelle de l’Assomption, certaines parties du cloître, les sculptures, les éléments décoratifs et surtout l’aménagement définitif de l’entrée principale.
Le calendrier exact reste dépendant de difficultés techniques, financières et urbanistiques. Évoquer une « fin des travaux en 2026 » est donc trompeur. L’année 2026 marque l’achèvement du cœur vertical et symbolique de l’édifice, non celui de tout le monument.
Un chantier financé par ses visiteurs
La Sagrada Família demeure un temple expiatoire : elle n’est pas directement financée par l’État ou par l’Église catholique institutionnelle. Historiquement, sa construction repose sur les dons privés.
Aujourd’hui, les billets d’entrée constituent évidemment le moteur économique du chantier.
En 2025, la basilique a accueilli 4’877’567 visiteurs, contre 4’833’658 en 2024. Ses revenus ont atteint environ 134,5 millions d’euros. Les visiteurs américains représentaient 15,07 % du total, devant les Chinois, les Italiens et les Français.
Cette dépendance au tourisme a brutalement montré ses limites durant la pandémie de Covid-19. La fermeture du monument et l’effondrement des recettes ont entraîné l’arrêt du chantier en 2020, pour la première fois depuis la guerre civile.
La basilique est donc le rare monument dont les visiteurs ne paient pas seulement pour contempler le passé : ils financent directement sa construction future.
Une basilique, mais pas la cathédrale de Barcelone
La confusion est fréquente : la Sagrada Família n’est pas la cathédrale de Barcelone.
La cathédrale du diocèse reste la cathédrale de la Sainte-Croix et de Sainte-Eulalie, située dans le quartier gothique. La Sagrada Família est une basilique mineure.
Le pape Benoît XVI l’a consacrée le 7 novembre 2010. Depuis lors, des offices religieux peuvent y être célébrés régulièrement, même si l’édifice reste entouré de grues et d’échafaudages.
Le chantier et le lieu de culte cohabitent. Ce qui pourrait paraître absurde est ici parfaitement cohérent : la Sagrada Família n’a jamais cessé d’être une œuvre en devenir.
Un chantier longtemps privé de permis
L’histoire administrative de la basilique possède également une saveur toute particulière.
Les travaux avaient commencé en 1882 avec une autorisation délivrée par la commune de Sant Martí de Provençals, alors indépendante. Après l’intégration de cette commune à Barcelone, le gigantesque chantier s’est développé pendant plus d’un siècle sans permis municipal moderne parfaitement régularisé.
Un accord conclu en 2018 a prévu le versement de 36 millions d’euros à la Ville sur dix ans, notamment pour améliorer les transports, les accès et les espaces publics du quartier. Le permis de construire a finalement été délivré en 2019.
Il aura donc fallu environ 137 ans pour régulariser administrativement l’un des bâtiments les plus célèbres du monde.
Cela devrait rassurer certains constructeurs. Beaucoup moins leurs voisins.
Chef-d’œuvre ou trahison ?
La Sagrada Família n’a jamais fait l’unanimité.
George Orwell, qui avait découvert le monument durant la guerre civile, le jugeait hideux et regrettait qu’il n’ait pas été détruit. Salvador Dalí, à l’inverse, défendait son caractère comestible, délirant et presque hallucinatoire.
Plusieurs architectes ont soutenu que le chantier aurait dû s’arrêter après la mort de Gaudí. Selon eux, l’œuvre aurait conservé davantage d’authenticité sous la forme d’un fragment inachevé.
La question n’est pas absurde. Les matériaux, les techniques de construction et la sensibilité artistique ont changé. Les façades réalisées après Gaudí portent la marque de leurs auteurs. L’édifice visible aujourd’hui n’aurait pas pu être construit exactement de cette manière au temps de son concepteur.
Mais l’inachèvement lui-même faisait partie du projet. Gaudí savait que d’autres bâtisseurs lui succéderaient. Il ne conçut pas un objet fermé, mais une méthode, un langage et une architecture appelée à traverser les générations.
La Sagrada Família est peut-être moins l’œuvre figée d’un seul homme qu’une conversation de cent quarante-quatre ans avec un homme disparu.
Une œuvre désormais plus longue que la vie de tous ses bâtisseurs
La tour centrale est achevée. Le chantier, lui, se poursuit.
Cette nuance résume toute la Sagrada Família. Chaque date annoncée comme définitive finit par devenir une étape. Chaque progrès révèle une difficulté nouvelle. Chaque pierre installée rapproche le bâtiment de son achèvement tout en rendant sa fin presque inconcevable.
Car la Sagrada Família appartient désormais autant à l’histoire de sa construction qu’à son architecture.
Des générations d’ouvriers, d’architectes, de sculpteurs, d’ingénieurs et d’artisans y ont travaillé sans connaître le bâtiment achevé. Des millions de visiteurs ont photographié ses grues comme si elles faisaient partie du monument. Barcelone a grandi autour d’elle. Les terrains vagues sont devenus des îlots urbains. Les techniques manuelles ont laissé place à la modélisation numérique et à la fabrication assistée par ordinateur.
Gaudí avait répondu à ceux qui s’inquiétaient de la lenteur des travaux que son client n’était pas pressé.
Il avait raison.
Son client avait l’éternité devant lui.
Le 17 septembre, Béatrice Riand publiera à son tour Sagrada Familia. Non plus une basilique de pierre dressée vers le ciel, mais une construction humaine, intime, bâtie avec des attentes, des failles, des silences et ce que l’on avait peut-être oublié de raconter.
Après tout, les familles ressemblent parfois aux cathédrales : on les croit achevées parce que la façade tient debout. C’est généralement à l’intérieur que les véritables travaux commencent.