A la connaissance de sa condamnation définitive par le Tribunal fédéral, Ignace Rey s’est exclamé immédiatement : « C’est une imposture ! ».
Le grand nombre pensera : voilà un criminel – de l’économie – qui joue du déni et du vocabulaire contrôlé pour manifester sa colère feinte. Une sorte de Jérôme Kerviel miniature, à la mode du Valais de chez nous.
J’appartiens à un autre groupe, qui n’est pas celui de la multitude. Je demande ici – simplement – à celui qui veut poursuivre la lecture de ce premier article, qui ne sera pas unique, de suivre le raisonnement et de s’interroger ensuite librement, en toute liberté et à l’aise avec sa conscience.
Pour savoir s’il est possible – ou certain – qu’Ignace Rey ait raison, encore faut-il s’entendre sur les mots. Et le mot « imposture » n’est pas n’importe quel mot. Wikipédia, en l’espèce, me paraît être un outil efficace pour faire comprendre ce dont il s’agit lorsque l’imposture éclaire une situation :
« Une imposture consiste en l’action délibérée de se faire passer pour ce qu’on n’est pas (quand on est un imposteur), ou de faire passer une chose pour ce qu’elle n’est pas (supercherie, mystification, escroquerie). La nature d’une chose ou d’une personne se révèle en définitive différente de ce qu’elle laissait paraître ou croire.
Ce mot provient du latin imponere : « abuser quelqu’un ».
Son utilisation en tant que mode de manipulation peut être anodine et limitée, mais obéit aussi dans certains cas à des desseins d’escroquerie ou de propagande.
L’imposture soulève de nombreuses problématiques : sociologique (comédie humaine), psychologique (crise identitaire, sentiment d’imposture), philosophique, politique, etc.
Elle caractérise de façon quasi anthropologique la plupart des faits ou actions humaines : les simulacres mis en place (masques, télétransmissions, phénomènes illusifs, discours invérifiables, etc.) participent d’un jeu continuel, celui de la représentation, un jeu organisé et parfois inconscient, qui oppose ou confond vérité et mensonge, profane et sacré.
D’autres penseurs comme Guy Debord, constatant que puisque « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans la représentation », à l’heure de la « société du spectacle généralisé », il convient désormais de rassembler les « conditions du vrai ». La vision « postmoderne » du monde actuel renverrait donc notre système à une vaste imposture, vision en définitive assez proche de celle des gnostiques aux premiers siècles de notre ère, par exemple.
Mais l’imposture, en tant que discours construit ou scénario prémédité, peut aussi être vue comme un mensonge parfois nécessaire, voire indispensable, lorsqu’elle permet de maintenir la cohésion sociale d’un groupe, ou simplement la survie d’un individu en tant qu’acteur social.
Certains psychologues (Donald Winnicott) suggèrent la nécessité de « l’invention de soi » : se constituer en tant qu’individu relève d’une conviction progressive à géométrie variable, d’une fictionalisation du Moi, tant que le regard des autres valide ou accrédite nos actes. L’imposteur n’existe que parce que les autres ferment les yeux, se taisent ou en jouent.
Dénoncer une imposture permet, hormis les cas d’escroqueries manifestes, et dans certains cas précis, de rétablir ce que l’on appelle « la vérité », notion des plus relatives s’il en est, puisqu’elle fait appel parfois dans l’argumentation à la morale dominante ou à des formes de dogmatisme. »
Le cas d’Ignace Rey est une affaire judiciaire, médiatique, économique et politique. Il renvoie donc à des actes commis à l’intérieur de ces structures dont les différences substantielles peuvent être perçues par les uns et par les autres sans trop de difficulté. Il s’agit donc de déterminer si, à l’intérieur de ces champs distincts, l’éclat de colère immédiate transformée en « imposture » dans la bouche d’Ignace Rey se révèle exact ou confine à une subjectivité mise à mal par une procédure qui le conduit dans une geôle pour plus de trois années et qui le ruine à jamais sur le plan financier.
Analyse de la posture judiciaire
La première analyse à effectuer est celle de la posture judiciaire dans le champ de l’instruction pénale. Tout prévenu, tout avocat, tout magistrat, sait – de certitude absolue – que le premier acte d’instruction effectué dans le cadre d’une affaire pénale trace le chemin de ce que sera la suite de la chose procédurale.
La Constitution fédérale et la Convention Européenne des Droits de l’Homme disent à ce sujet la même chose : toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial (art. 6 CEDH). L’impartialité est la clef de voûte du système judiciaire. Expliqué grossièrement, on peut admettre que l’impartialité est l’attitude qui doit permettre d’éliminer toute subjectivité dans un jugement.
Dans ce contexte, cette impartialité doit appartenir en premier lieu, plus qu’à tout autre peut-être, au magistrat chargé d’ouvrir une enquête préliminaire, autorisé à mettre en détention préventive un suspect, mandaté pour diriger tous les actes ultérieurs de l’instruction.
Le lecteur admettra qu’un magistrat d’instruction pénale qui serait partial et particulièrement « remonté » contre un justiciable peut être amené à prendre des positions relevant de l’imposture judiciaire.
La question, dans le cas concret, devient dès lors la suivante : les magistrats chargés de l’instruction du dossier de Ignace Rey ont-ils revêtu la toge de l’indépendance et de l’impartialité ou les habits pas propres du préjugé et de la partialité ?
Sous l’ancien système de l’înstruction pénale, le juge d’instruction était le magistrat devant instruire à charge et à décharge. Deux hommes ont pris la conduite des opérations procédurales qui ont conduit Ignace Rey à la situation qui est la sienne aujourd’hui : Joseph Pitteloud, ancien juge d’instruction cantonal, dont la personnalité n’a pas pu le conduire sur le chemin du Tribunal pénal fédéral, et Nicolas Dubuis, ancien juge « spécialisé dans les affaires économiques » (un seul membre du Grand Conseil s’est-il à l’époque, lors de sa désignation, interrogé sur son parcours professionnel qui lui permettait de se considérer – lui-même – comme habile dans le champ de la criminalité comptable ?) et actuel Procureur auprès du Ministère public cantonal.
Au moment de l’arrestation d’Ignace Rey, j’étais l’avocat du prévenu. J’ai pu donc assister à la première rencontre entre le Juge d’instruction et l’accusé. J’ai assisté également aux auditions suivantes. Le procureur général, Jean-Pierre Gross, était présent lors de ces séances. Y assistaient également des membres de la police cantonale. Ce qui se déroula à ces moments-là fut si stupéfiant qu’aujourd’hui encore – et pour toujours – je me suis forgé une opinion définitive sur la capacité de certains hommes à exercer certaines fonctions. Il m’arrive encore quelques fois de raconter par le menu le détail de ce que fut cette séance. A chaque fois, mes interlocuteurs sont sidérés. Personne ne doute de ma description des faits, et chacun pense qu’il a bien de la chance de ne pas côtoyer ce monde de la justice.
Qu’un juge puisse, avant même de poser la première question à un prévenu, lui dire « j’ai vu vos yeux bouger en haut vers la droite », « je vous ai vu, Monsieur Rey, cela signifie que vous êtes un menteur », « oui, Monsieur Rey, vous êtes un menteur, vos yeux ont bougé en haut vers la droite », « cela signifie que vous allez mentir ». Et la question qui a mené le magistrat, rouge de rage, à cette conclusion était la suivante : « Monsieur Rey, acceptez-vous de répondre à mes questions ? ». Oui, quand une procédure commence ainsi et que l’on a quelque connaissance du fonctionnement des hommes et du système pénal, on sait que les prochaines étapes seront plus qu’un combat, une vraie guerre (peut-être est-ce la raison pour laquelle le Tribunal fédéral a mentionné, dans sa communication à la presse qu’il s’agissant d’une « cause célèbre » ?).
Je ne vais pas répondre personnellement à la question de savoir qui fut l’imposteur, quelle fut la posture des uns et des autres, ni même si l’exclamation d’Ignace Rey, après le jugement final du Tribunal fédéral, fut appropriée. Non, mon but n’est pas de répondre à cette question. J’y ai déjà répondu, à plusieurs reprises, sous plusieurs formes, dans plusieurs lettres. Je ne vais pas y répondre parce que je laisse le soin au lecteur de L’1dex d’y répondre tout seul.
Et je ne vais pas déposer en masse sur la place publique des documents confidentiels. Démontrer l’innocence de quelqu’un ne nécessite pas de faire semblant que le dossier serait d’une rare complexité, ou exigerait de savantes connaissances techniques et comptables, ou requerrait une immense disponibilité. Au contraire, je soutiens qu’en quelques traits de plume bien choisis on peut convaincre avec des mots.
La posture choisie par l’institution judiciaire de l’instruction pénale dans ce dossier doit relever de l’évidence après la lecture de la lettre jointe. Cette écriture avait été rendue publique en son temps, sur son site personnel, par Ignac Rey. Personne n’a voulu l’entendre. Quelques-uns ont lu cette lettre et se sont empressés d’en oublier le contenu. D’autres, les plus lâches, ont fait le nécessaire pour que Ignace Rey les ôte de l’écran de la toile. Quant aux magistrats qui ont eu à s’interroger sur cette chose, ils ont su adopter une position silencieuse, mieux à même de fixer à jamais la vérité judicaire du cas.
A chacun donc de lire tranquillement, un whisky à la main, ou un cigare entre les lèvres, ou en studieux lecteur devant un ordinateur, cette chose qui fait ébranlement pour celui qui croit un peu encore en la justice des hommes.
Je propose aux lecteurs de L’1dex, assurément plus nombreux (même en été) que ceux du site de jadis d’Ignace Rey, la lecture d’une première lettre. Je connais bien son auteur. Et la question à résoudre par le lecteur, après cette lecture d’ébranlement – j’entends encore le loquet de la porte se crisper à la première tentative de fermeture, puis le claquement volontaire de la porte du mandataire de « l’escroc » -, est la suivante : l’impartialité des magistrats, avérée par la lettre, est-elle de nature à convaincre d’une imposture au sens de la définition de ce mot expliqué précédemment ?
Voici la lettre (le lecteur de L’1dex a cette qualité d’être scrupuleux; il ne manquera donc pas de lire chacune des notes de l’écriture; ne pas les lire, c’est refuser de connaître; mieux vaut alors clore ici le débat) : Lettre du 11 août 2003
Dans les feuilletons de jadis, l’auteur demandait à ses lecteurs de le retrouver pour le prochain tirage de son roman. Tout n’est en effet peut-être pas encore dit.
Le Procureur général, interviewé récemment par Canal 9, disait que le dernier arrêt du Tribunal fédéral démontrait que « toutes les règles de droit avaient été respectées ». A l’évidence, lui et moi avons une conception différente de ce que peut être le droit pénal et la justice.

Je reçois ce commentaire d’une personne qui suit le feuilleton du « cas Ignace Rey ». Et voici son email dans son intégralité :
« Je lis dans « cerveau & psycho » de juillet-août, qu’un menteur « contrairement à une idée reçue, à tendance à davantage regarder son interlocuteur qu’une personne disant la vérité … Un menteur a tendance à douter de sa crédibilité. Pour cette raison il a un désir plus grand de se montrer convainquant et est à l’affût des signes traduisant cette adhésion chez son interlocuteur. Pour savoir si on le croit il cherche des indices dans le regard de son vis-à-vis, dans ses mimiques, et l’observe attentivement » ( très court article).
Cette histoire de PNL me laisse pantoise. J’y ai souvent repensé depuis ces « Imposture ». Les mouvements des yeux donnent des INDICATIONS sur la stratégie mentale qu’utilise la personne pour rechercher des informations dans sa mémoire à UN MOMENT DONNE. Je ne pense pas connaître une seule personne réellement au courant des théories PNL (programmation neuro-linguistique) qui pourrait AFFIRMER que quelqu’un regardant en haut à droite serait en train de mentir.
Hallucinant !
Je me réjouis de découvrir la suite du dossier à mon retour de vacances ! »
C’est le mot : HALLUCINANT !
Après quelques jours au mayen, donc sans Wi-fi, je constate que toutes les impostures concernant Monsieur Rey ont disparu.
Que s’est-il passé ou que n’ai-je pas compris?
Ah, vous êtes entrés dans la zone de frais que dégage la Printze un jour de canicule dans le Vallon de Planchouet?
C’est donné à peu d’êtres de connaître. Bel été aux privilégiés, bel été Monsieur Praz.
Merci Opale. Je suis en effet entré dans la zone fraîche et boisée du vallon de Nendaz, au lieu dit les Follats, plus bas que Panchouet.
Bel été à vous aussi.