UNE VIEILLE ECORCE ABANDONNEE - L'1dex

UNE VIEILLE ECORCE ABANDONNEE

(PAR GREGOIRE REY [AVOCAT])

 

Gandhi disait qu’on mesure la valeur d’une nation à la façon dont son peuple traite les animaux.

 

Cela vaut pour toutes les autres minorités, pour tous les vulnérables.

 

Les femmes.

Les enfants.

Les homosexuels.

Les handicapés.

Les étrangers.

Les vieux.

Les employés.

 

Je ne juge jamais quelqu’un à la façon dont on me traite, parce qu’on me traite généralement très bien pour toutes les raisons qu’on trouvera évidentes sans que j’aie à les nommer.

 

N’empêche, les agressions sont rares et elles ne sont jamais frontales sur un garçon blanc, avocat, bien portant, un peu golden boy, même quand il s’efforce en vain depuis la naissance à s’insérer dans des groupes successifs et échoue systématiquement à se fondre dans des moules sociaux tantôt trop étroits tantôt trop larges pour lui.

 

Je fais pourtant partie d’une des minorités citées, mais ça ne se voit pas trop… du moins ça dérange peu, tant tous les autres feux sont au vert pour des tapis rouge à peu prés partout.

 

C’est pour ça peut-être que je suis si sensible à la façon dont on traite les autres devant moi.

 

C’est pour ça que je ne suis jamais entré dans une salle d’audience sans, après un bref salut poli au magistrat, un bonjour nettement plus souriant à la greffière et à l’huissier. Cette là moins une attention que je veux leur porter qu’une marque de désapprobation par rapport à tous ces avocats qui ne les voient même pas. Et tout ce qui me démarque d’eux me va.

 

C’est pour cela que j’ai incité à mes filles à saluer les balayeurs de rue et autres patrouilleurs scolaires, à leur faire un sourire et leur dire « merci pour ça ! » : non pas qu’ils soient mal payés, mais ils sont mal regardés. Cette attitude, qui ne coûte rien, ensoleille une journée ordinaire.

 

J’aime et j’estime quelqu’un pour le voir ne jamais manquer de considération (cette version sincère du seul respect) envers des gens qui ne sont à tort ou à raison pas considérés comme des égaux, à leurs propres yeux tout au moins. Et je cesse d’aimer à entendre de belles âmes se noircir ou des cœurs purs devenir des langues de pute, moi qui ai eu l’incroyable chance d’avoir eu des parents dont je n’ai jamais entendu dire un seul mot de mauvais sur qui que ce soit.

 

Depuis tout petit, seule la défense du faible m’intéresse. Celui qui a chuté, celui qu’on n’aime plus, celui qu’on regarde de haut.

 

Cette « partie faible », au moment d’une procédure judiciaire, c’est l’accusé. Jusqu’à la fin de sa vie, souvent.

 

Je les aime naturellement comme des fils difficiles.

 

Déjà enfant, quand mes parents mangeaient à l’Enclos de Valère, à Sion, je montais la rue des Châteaux quelques mètres, pour m’asseoir sur les marches d’un perron et discuter avec les détenus, derrière leurs barreaux, à quelques mètres de là. Mes parents m’entendaient leur parler, leur demander « pourquoi t’es là ? » Répliquer « Mais pourquoi tu l’as tuée, ta femme ? » Pleurer alors qu’il faisait semblant de rire nerveusement devant ses camarades d’infortune eux aussi agrippés aux barreaux, quand il m’expliquait que ses enfants lui manquaient mais que « c’était sa faute ». M’émouvoir au récit de cette stupide seconde qui allait bouleverser sa vie. Apprendre à connaître un autre monde que celui qu’on voit chez soi ou à la télé. Beaucoup plus terrible. La vraie vie où tout n’est pas blanc et noir avec des gentilles victimes et de méchants salauds.

 

Mes parents sont des gens extraordinaires d’avoir multiplié leurs soupers à l’Enclos de Valère juste pour me permettre de vivre ces moments, qu’ils n’ont jamais jugés.

 

Ces moments ont fait l’avocat que je suis, si hostile aux apparences, à la pensée unique (quel oxymore…), aux abrutis à qui les réseaux sociaux donnent désormais une tribune, aux curées qu’ils sont même  capables de déclencher.

 

C’est ce qui fait que la révolte que j’ai chevillée au corps est une bataille que je sais perdue, même si je me nourris de toutes ces petites victoires d’étapes que la vie m’offre tous les jours dans les causes que je défends, quand elles sont justes ou que j’ai de la chance.

 

C’est ce qui fait que je suis programmé malgré moi pour la transgression, pour toutes les transgressions surtout quand elles choquent, pour être un suicidé à petit feu comme j’en ai le secret, ou préalablement banni comme tous ces Best Friends Forever que j’ai perdus quand même eux ont fini par me trouver infréquentable. Adieu les Alexandre, les Lorella, les Doris, les Michael, les Daniel, ceux que j’ai oubliés et les prochains que je n’ose pas imaginer… Ceux qui me sont restés n’en ont que plus de mérite, mais les fêlures laissées dans les replis du cœur par autant de deuils successifs ne se referment jamais vraiment.

 

Peut-être, si le temps de la réflexion m’est donné avant l’instant T, ce point de non-retour qui finira peut-être par me rattraper pour de bon, m’exilerai-je moi-même à bord d’un vieux coucou en pilote de brousse bravant la mort, mais cette fois pour lui donner un sens. Par exemple à amener des médicaments qui sauvent des vies dans des villages inatteignables par la route.

 

La boucle serait bouclée : né au Congo, pilote lui-même, sa sœur missionnaire en Côte d’Ivoire, son épouse prête à le suivre partout où un lépreux a eu besoin d’elle, c’est ce que mon père a toujours rêvé de faire.

 

Réincarner ce Saint-Exupéry qui détestait les « grandes personnes » et avec qui j’ai tant d’affinités en commun, à commencer par ce destin qui se dessine.

 

Mais je rassure ceux qui ne me considèrent pas encore infréquentable et à qui ces lignes pourraient faire du souci : tout va bien, tout va très bien je vous le dis, en tout cas ici et maintenant.

 

Après, je compte sur eux pour expliquer à mes filles que ça n’est pas triste, une vieille écorce abandonnée.

 

NB : Si des pharmacies, des laboratoires ou des industries veulent se préparer à financer l’éradication du zona ou de la malaria dans certaines régions reculées, et avec moi redorer leur propre image de marque et l’idée qu’ils ont deux-mêmes : préparez-vous. Dans 10 ou 15 ans, je suis votre homme.

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