Les personnages :
Moi
Lui
Elle
L’autre
Le professeur
L’ado
Le juge
Inès, la cuisinière
Le lieu :
La salle de cinéma, à Evolène
Le décor :
Une grande table, trois caquelons à fondue, du vin alsacien
Une grande affiche de l’Affaire Dreyfus, empruntée à L’1Dex
L’ouverture :
Sur la Route de Raphaël
MOI, mâchant un chewing gum de la marque Hollywood
Je connais très bien l’Affaire Dreyfus, qui est le paradigme de l’injustice procédurale, formelle et matérielle.
Le boycott éthique du film de Polanski est fondé sur la lutte contre la perversité d’un acte, – le choix du sujet -, par un adulte qui a franchi, ce faisant, la ligne rouge sang de cette chose si laide qui « doit », je mets des guillemets à ce verbe, empêcher selon moi le juste de participer symboliquement par sa présence dans une salle à financer ce que l’on pourrait résumer sous le syntagme de « pollution des âmes ».
Je me situe à l’opposé de Nadine Trintignant. Vous vous rendez compte, Nadine Trintignant qui soutient Polanski ! et de beaucoup d’artistes qui adorent Roman.
Et en plus, voyez-vous, ça me fait royalement chier de ne pas voir ce film, qui me ramène à 1992, à l’Affaire BCV-Dorsaz, à l’Affaire Bernard Tapie et à Frédéric Bredin, cet académicien qui a signé une biographie de Dreyfus et qui a accordé plus tard 45 millions d’euros de tort moral à Bernard Tapie.
Valentine Monnier a dénoncé Polanski précisément au motif du choix du film, – sur la justice, oui, sur la justice -, par Polanski.
Le jour où Polanski reconnaîtra lui-même les faits, je serai le premier à m’asseoir dans une salle de cinéma et à voir tous ses films. Je commencerai par l’Affaire Dreyfus.
Polanski, mes amis, n’est pas Antigone.
Mais, mangeons maintenant cette fondue que nous a préparée Inès.
ELLE, trempant son premier bout de pain dans le caquelon
Moi, je pense que tu as déjà partagé ton repas avec un violeur dans ta vie, mais que tu l’ignores. Et cette compagnie ne t’a pas forcément déplu, ni vos sujets de conversation. Sauf que tu l’ignorais Après je ne connais pas le thème du film. Certes, si le thème est l’injustice et que tout ce qui caractérise Polanski est l’injustice face à ses actes commis et aux pseudo condamnations qu’il a eues, cela ne m’empêcherait absolument pas d’aller poser mes fesses dans une salle de cinéma pour voir son film, qui retrace une autre histoire. Le boycotter ne changera pas le passé. Tout le monde profite du système judiciaire défaillant, lui comme les autres.
MOI, en feinte colère contre elle
Alors là, tu déconnes vraiment, ma chère. Moi, le moi que je puisse dire, c’est que je n’ai jamais profité d’un système judiciaire défaillant. Je vais t’offrir mon chef d’oeuvre, Il est cinq heurs, la justice s’éveille.
ELLE, bafouillant ses mots
Excuse-moi, j’ai lu tout le feuilleton, mais je ne parlais pas de ça, tu le sais bien.
LUI, me regardant
Ta question est juste. Et demande réflexion. Tiens, que pense Nadine Trintignant de Cantat ? Ironique géométire du mal … Non ? Jules Vernes détourne son neveu … Flaubert a des relations pédérastiques en Orient. Simone de Beauvoir couche avec ses étudiantes, ce qui lui vaut le renvoi de son poste en 1943. Cervantes part pour la bataille de Lépante, accusé de sodomie. Verlaine manque d’assassiner Rimbaud … Egalité de traitement ? Boycott ? Ou rédemption post mortem pour cause de mort honorable ? Le Caravage est un assassin. Et François Villon ! Frères humains qui après nous vivez … Je comprends totalement le débat.
L’AUTRE, approuvant ce dernier propos
Moi, j’ai une question à l’homme de loi : la rédemption est-elle possible ? Et qui dirait de Polanski qu’il est Antigone ? Polynice était un assassin, un traître et …. aussi … un frère. Antigone n’a jamais hurlé avec les loups. Mais, je le reconnais, la question est diablement plus que délicate. Aussi délicate, à mon avis, que la nature humaine.
LUI, en joie d’être approuvé
Et que penser de Céline, de Céline l’Homme, et de Céline l’Artiste ? Camus parlait de fidélité. Or, Francine Faure, sa tendre épouse, manque de se suicider, en raison des infidélités publiques de l’homme qu’elle aime. L’artiste et le chaos … une vieille histoire.
ELLE, très sérieuse
Moi, je ne cautionne pas ses actes, loin de là, mais je fais la part des choses entre ses actions et sa réalisation. Pour moi, l’immoralité ne se trouve pas seulement dans le viol, mais aussi dans la conduite sous stupéfiant ou sous alcool, pouvant entraîner la mort d’autrui, ou dans l’erreur de ce médecin qui est trop crevé au moment de l’opération. Et pourtant, ces gens conduisent toujours, opèrent toujours. Ils ne sont juste pas sur le devant de la scène et continuent leur petit vie sans boycott.
L’AUTRE, me souriant
J’ai envie de te dire, pose tes fesses dans le ciné et fais-toi plaisir.
L’ADO
Je trouve dommage que Valentine Monnier n’ait ouvert sa bouche que sur le fait que le thème soit l’injustice. Elle aurait peut-être dû le dire haut et fort il y a bien longtemps pour servir à d’autres qui ont connu le même sort et pour éviter ce genre de situation aujourd’hui.
ELLE
Vous voyez, on est tous différents ….
LE PROFESSEUR
Je ne peux vraiment pas aller voir ce film. Y aller, c’est pour moi un clair soutien non seulement à un violeur, mais à un violeur de très jeunes filles. C’est vraiment pas admissible. Que Polanski soit ou ne soit pas un génie ne peut excuser aucun des actes qu’il a commis et qu’il nie, sachant très bien qu’un immense doute peut saisir certains citoyens et, d’une certaine façon, le sauver. Pour moi, c’est un sale mec. Point à la ligne. Et vous, Monsieur le Juge, vous en pensez quoi ?
LE JUGE
Avant de répondre, j’aimerais connaître l’opinion de la plus jeune d’entre nous.
L’ADO
Moi, je dirais simplement ceci : si mon papa allait voir ce film, il me décevrait vraiment beaucoup. Je ne peux même pas imaginer qu’il puisse envisager sérieusement de s’y rendre. Voilà, Monsieur le Juge, j’ai dit mon avis. Et le vôtre ?
LE JUGE
Mon avis est assez simple : la prescription protège Polanski et je dois l’acquitter.
L’ADO
Monsieur le Juge, nous ne sommes pas ici pour jouer avec les figures du droit. Vous savez très bien, par exemple, qu’aux Etats-Unis, cette prescription ne peut être invoquée. Alors, s’il vous plaît, arrêtez de jouer avec nous, et dites-nous ce que vous avez au fond de vos tripes de fieffé faux-jeton ?
LE JUGE
Moi, si j’étais ton papa, je te donnerais une sacré fessée pour ce manque de respect à ma fonction.
L’ADO
Moi, j’accepte votre remarque. Je m’excuse, je me suis emportée. Mais, j’aurais aimé dire ceci à certains de mes professeurs : pourquoi, vous, les adultes, vous ne vous excusez jamais ?
LE JUGE
J’accepte tes excuses et je vais essayer de répondre sérieusement à ta question. Ce qui me gêne terriblement dans cette affaire, c’est effectivement le fait que Polanski ne reconnaît rien du tout ou presque. Je peux accepter l’idée qu’un accusé puisse mentir devant un tribunal. Mais, dès l’instant où la rue n’est pas formellement une cour de justice, j’aimerais que Roman Polanski s’extraie du déni qui est le sien et fasse acte de contrition d’une certaine manière. Je ne vois pas la rédemption sans un pardon qui implique pour moi nécessairement la reconnaissance du péché. J’utilise un langage presque religieux. Je me vois petit enfant avouer mes premiers péchés, certains inventés, devant l’abbé Lugon à la Cathédrale. Donc, je n’irai pas voir le film de Polanski. Je n’appelle pas à le boycotter. Je ne veux pas l’interdire. Mais je veux que l’on accepte le fait que je ne désire pas me faire plaisir et passer du temps dans une salle obscure où m’y aurait conduit le mari d’Emmanuelle Seigner.
MOI
Pour dire le fond de ma pensée, je préférerais manger des huîtres avec une femme qui m’aurait traité à juste titre de salopard plutôt que de me risquer à gâcher le reste de mon âme propre avec Polanski. J’approuve, et ça m’écorche l’esprit de le dire, le propos de Monsieur le Juge : j’accepte la rédemption après la reconnaissance de la faute. Sans elle, le pardon me paraît sans sens. Mais peut-être que le hors-sens est notre seul guide à nous tous.
INES
Vous voulez encore du pain ?
Post Scriptum I : je suis un voleur de mots
Post Scriptum II : Wajdi écrit à sa fille

Refuser de voir le film « J’accuse » de Roman Polanski parce que son comportement sociétal est immoral, c’est comme refuser de lire J-J Rousseau a cause de son comportement sociétal en mauvais père de famille . L’important, qu’est-ce?
Que Rousseau ait bien torché le cul de sa progéniture ou bien son oeuvre philosophique?