Hector, Achille, Priam, Agamemnon au Balcon du Ciel à Nax
15 août 2020
0
Stéphane Albelda, professeur de français et de théâtre, avait choisi de présenter au printemps 2020 L’Iliade d’Homère au Collège des Creusets. Le Covid-19, tel un cheval de Troie dévastateur, peut-être mû par le dieu Apollon, a tranché et a interrompu tout le travail effectué par dix-huit élèves, deux professeurs et une costumière. Une catastrophe pour ces étudiants motivés !
Mais les guerriers du metteur en scène sédunois ont été récompensés de leur assiduité, lorsque le Balcon du Ciel leur a proposé une fenêtre pour se produire, ce 15 août à 17 heures.
Après avoir répondu aux injonctions du Dirty Manager chargé de faire appliquer les instructions contre le coronavirus et finalement répondu avec un peu de chance à une question de gastronomie donnant accès à la salle de spectacle (1), quelque deux cents personnes, pour la plupart masquées, ont pu assister à près de deux heures d’âpres combats opposant les Achéens et les Troyens.
A son habitude, Stéphane Albelda accueille les spectateurs au son de la guitare électrique, les acteurs déambulant sur la scène, concentrés et déjà se préparant pour répondre aux attentes de leurs proches et des festivaliers. Déjà curieux, on s’interroge : qui est Priam ? Achille ? Patrocle ? Hector ? Hélène ? Et les autres ? Les indices sont frêles comme si le directeur de la troupe avait voulu dès avant la première scène troubler les regards et confondre les sens. Et le spectateur ne sera guère plus éclairé à la fin, car Stéphane Albelda, a choisi délibérément d’interchanger les rôles tout au long de la pièce. L’actrice ou l’acteur sera donc au gré des scènes Chriséis, Briséis, Hector; Achille sera confié à trois acteurs qui se transformeront au gré des vents ou de la volonté des dieux en d’autres Achéens, comme si le metteur en scène avait peut-être voulu convaincre le spectateur de s’arrimer au texte et non au visuel pour suivre le scénario proposé par Homère et remis en forme par Albelda.
La première scène est poignante. Agamemnon, le chef des Achéens, retient prisonnière la magnifique Chryséis, la fille de Chrysès, un prêtre troyen d’Apollon. En représailles, le dieu Apollon a envoyé une peste meurtrière sur toute l’armée achéenne. Le devin, qui sera plus tard dans la peau d’Agamemnon, Calchas, révélant la cause du mal, Achille adjure Agamemnon de rendre la prisonnière. Le roi finit par y consentir, mais décide d’avoir en dédommagement Briséis, une belle Troyenne, en la prenant à Achille dont elle était la captive. Furieux et se sentant spolié, ce dernier décide de cesser de combattre. La tragédie est en place.
Et, dans cette salle sympathique, située en un lieu merveilleux, se joueront les destins de Hector, de Patrocle, de Achille, de Ajax, de Hélène, de Paris, de Ménélas et de quelques autres, ressuscités l’espace d’un instant par ces jeunes étudiants réunis dans une aventure qui les accompagnera, j’en suis certain, tout au long de leur vie. Ils rêveront peut-être, au son de la guitare électrique et de la voix de leur amie qui chanta si bien Hector, de ce moment où la pique d’Achille tua le fils de Priam, dont on se souviendra à la pointe de son navire, victorieux mais déjà habité par son destin.
Le final fut à la hauteur de la scène inaugurale, avec cet aède qui vous saisit au vif, ne voulant pas chanter la mort. Et voilà déjà Ulysse, échoué et abandonné par les dieux, qui annonce l’Odyssée qui l’appelle à l’horizon.
Après Littoral ou Incendies de Wajdi Mouawad, Van Gogh, Don Quichotte et La Tempête de Shakespeare, Stéphane Albelda a osé L’Iliade de Homère réécrite par Alessandro Baricco. Ce n’était pas une mince affaire que de mettre en scène cette pièce retraversée par un auteur qui a inventé « un style qui mélange la littérature, la déconstruction narrative et une présence musicale qui rythme le texte comme une partition » (2). On se réjouit de revoir ce spectacle, en février, aux Creusets. Dans l’intervalle, les comédiens, si les dieux le veulent, se seront immergés dans Gatsby Le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald : Albelda ne craint donc pas de quitter la Grèce antique pour retrouver les années folles à New York.
Qui sait, au Balcon du Ciel danseront peut-être aussi l’été prochain Gatsby, Daisy, Nick, Jordan et tous les autres, accompagnés par la voix de celle au prénom inconnu qui chanta si bien L’Iliade de Baricco mis en scène par Stéphane Albelda.
(1) La clef d’entrée pour le groupe des Oranges était « Quiche lorraine »
Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d’un œil sombre, lui répondit :
– Hektôr, le plus exécrable des hommes, ne me parle point de pactes. De même qu’il n’y a point d’alliances entre les lions et les hommes, et que les loups et les agneaux, loin de s’accorder, se haïssent toujours ; de même il m’est impossible de ne pas te haïr, et il n’y aura point de pactes entre nous avant qu’un des deux ne tombe, rassasiant de son sang le terrible guerrier Arès.
« Il y a cette semblant de loi, qui n’est pour moi qu’un extraordinaire cheval de Troie. » – Anonyme