Après que Hadès, roi du monde souterrain, kidnappe Core – à partir d’alors dénommée Perséphone -, la mère de la jeune fille, la déesse Déméter, désespérée, parcourt le monde pour la rechercher. La péripétie qui nous intéresse est l’épisode principal de l’Hymne homérique à Déméter, où la déesse fait étape dans la maison de Céléos, roi d’Eleusis, et s’y réfugie sous les traits d’une vieillarde. La déesse récompense l’hospitalité reçue et durant la nuit brûle dans la cheminée la part mortelle du fils cadet du roi, Démophon, pour lui offrir la vie éternelle, mais Métanira, sa mère, la recueille, épouvantée, et brise le charme : l’enfant revient à sa condition de mortel. Déméter révèle ainsi sa condition divine et en retrouve la terrible et choquante apparence. Pour compenser ce malheur et comme gage de sa faveur, elle instruit les Eleusiens, et en particulier le fils aîné du roi, Triptolème, des mystères de l’art et la technique des cultures, avec le mandat de parcourir le monde en diffusant ce don divin, essentiel recours pour la survie des humains.
Figure importante de l’orphisme, Triptolème est entré dans la mythologie comme le divulgateur de l’agriculture, et fondateur des mystères d’Eleusis, sur la nature desquels on spécule à partir de l’historicisme, de l’anthropologie, de l’iconographie, de la médecine. En tant que rituel d’initiation lié à la fertilité de la terre, d’accès limité aux seuls Elus, et semble-t-il soutenu par l’ingestion d’hallucinogènes.
Dans l’approfondissement des mystes apparaît le premier paradoxe, à la fois un et multiple : le mécanisme qui traite les attributs de l’esprit articule une communauté autour d’éléments sacrés qui la caractérisent comme telle et lui permettent d’en faire une réalité de pouvoir. Le paradoxe de Triptolème est que les bénéfices de l’agriculture sont universels, et que sa technique doit être montrée à tous et apprise par les gens de tous les peuples, mais le mystère expliqué par la sagesse de la déesse est restreint aux initiés, un modèle de la gestion des ressources de la connaissance non dépassé.
Et voici qu’on en vient à la confusion autour de la démocratie, une valeur de relations internes à la communauté qui prétend s’étendre à n’importe quel domaine, sans vouloir voir que comme mécanisme, il ne sert pas la science, l’art, la pensée. Que la caste intellectuelle n’ait pas réussi – et dans de nombreux cas elle ne l’a pas tenté – à présenter avec succès une hiérarchie de valeurs consistantes et les mécanismes adéquats pour les gérer, compromet le futur de la création, de plus en plus incertain à l’augure des marchés.
Paradoxe ne signifie pas contradiction. Que la communauté et les initiatives grandissent pour que maigrissent la charité et l’Etat, pour que la gestion soit gérée par une élite mais que les bénéfices soient distribués à la société. Peut-être alors, depuis l’epopteion d’Eleusis, – aujourd’hui la raffinerie de pétrole d’Elefsina -, la déesse étendra-t-elle de nouveau une main protectrice sur ses initiés.
Je propose un traitement de choc aux tréfonds des Indes mystiques !