« Il y a dans l’acte d’amour une grande ressemblance avec la torture, ou avec une opération chirurgicale », dit Baudelaire (Fusées, XI). L’observation a fait fortune chez les apologistes – dans la littérature et la pensée, et dans la vie quotidienne – de l’amour et/ou du sexe, comme une exacerbation extrême des sens, pleinement impliqués dans ce que d’autres appellent the wild side. Aux antipodes de cette idéologie, Leibniz dit qu’ « aimer, c’est trouver dans le bonheur d’autrui son propre bonheur ». Ces jugements sont-ils antithétiques ? Et si oui, sous quels aspects ? Ce n’est pas mon intention de donner une série de citations sur l’amour – il faudrait commencer par Platon, et ce serait plus pédant qu’autre chose. Le domaine de la chirurgie ne semble pas non plus fournir de données intéressantes sur l’amour. D’autre part, est-ce que la torture a beaucoup varié au cours des années ? Son histoire avance parallèlement avec les avancées de la technologie et de la biologie du cerveau. Il y a un progrès notable dans la connaissance de la mécanique neuronale et du fonctionnement de la psyché humaine, même si curieusement la connexion entre une chose et l’autre reste une grande inconnue. Et au milieu de tout cela, la sociopolitique s’en mêle, et à l’heure actuelle personne ne met en relation la torture avec autre chose que la volonté d’obtenir des informations. Le domaine de la torture et la nature de la perception, celle de l’âme en somme, sont parmi les rares que la science ne semble pas encore préparée à arracher avec succès à la superstition et aux pulsions reptiliennes. Les formes, les coutumes, les expectatives changent. Toutes les époques de l’Histoire ont en commun que les hommes qui la vivent les considèrent comme uniques, qu’ils sont convaincus que ce qui se passe maintenant ne s’est jamais produit. La phrase de Baudelaire n’est pas étrange dans la modernité actuelle.