L’1dex a dix ans. Vive l’1dex ! Il est temps de lui consacrer cette petite provocation, ce petit hommage, ce petit rien. Et qui ne doit être pris que comme tel.
Peu importe que l’on fasse remonter l’art aux peintures rupestres d’un temps très reculé ou qu’il se soit imposé par la suite, il a longtemps été, via les sens, les émotions, les intuitions et l’intellect, le miroir de nos comportements, de notre société, c’est-à-dire de nous-même. Véritable catalyseur de vie, philosophie appliquée, il nous donnait à apprendre, à ressentir, à s’évader, à aimer, à se positionner, à se questionner.
Avec Phidias et Raphaël on touchait le ciel. Avec Charlie Chaplin et Buster Keaton, le rire et le désinvolte. La musique s’alignait sur les sphères et le Corbusier jouait avec le nombre d’or. Apollon et Daphné, tout comme Rodin et Claudel, ne faisaient qu’un. Léonard de Vinci et Albert Einstein (qui peut être vu comme un artiste) nous faisaient voyager, l’un avec ses inventions, l’autre avec ses expériences de pensée. Nijinski dansait au printemps et Pina Bausch au Café Müller. Et j’en passe, et des meilleurs. Tout avait un sens et un esthétisme.
Et puis, à l’instar d’une société individualiste et égocentrique, où dominent le paraître et le superficiel, l’artiste, devenu « star », « personnalité », « phénomène », s’est mis en scène, lui d’abord, reléguant sa création au deuxième plan et l’art à un mouvement venant non plus de l’intérieur (de l’artiste) vers l’extérieur mais de l’extérieur vers l’intérieur. Ainsi, le miroir que l’œuvre nous donnait à voir ne nous renvoyait plus que l’image de l’artiste. L’art s’est perverti (même s’il se débattait encore un peu car, certes dénaturé, il nous montrait encore à voir ce que nous étions, des êtres qui, au lieu de regarder la lune, admiraient le doigt… de l’artiste).
Seulement, cette époque est terminée. Nous voici au temps de la globalisation et des réseaux sociaux où tout semble permis et où nous ne montrons de nous que la fausse part d’un intime qui peut être contrôlé, filtré et retouché. L’image est reine. Toute parole est l’égale d’une autre. Et tout semble possible pour chacun de nous. Puisque l’on peut devenir artiste sur un malentendu, un coup de chance, ou une belle gueule.
Par ailleurs, et ce qui est peut-être encore plus préoccupant, l’art nous donne de facto à penser que quiconque s’y adonne, il fait d’eux des êtres sensibles, raffinés, et à l’écoute des autres. Mais combien de dictateurs et de régimes sanguinaires, torturaient en musique ? Combien de petits caporaux, de Berlin à Piongyang, tombaient en pamoison devant telle ou telle œuvre architecturale ? L’art n’a, tout comme la culture et l’intelligence, jamais empêché l’horreur.
Enfin, on peut dire que si l’art nous a donné à mieux nous apprendre, il n’a été que peu présent pour nous élever. Ou alors, s’il l’a fait, ce n’est que de manière provisoire, le temps d’une exposition ou d’une chorégraphie. L’art n’est qu’un intermédiaire entre nous et le vivant.
Aussi, il est grand temps de s’en passer, et de le laisser mourir de sa belle mort, n’en parlons plus. Mettez-vous plutôt à pieds nus et marchez dans la nature (tant qu’il y en a), souriez à un enfant, souriez au sourire de cet enfant, méditez, aimez-vous, contemplez le monde, adorez-le, enivrez-vous, « il faut être toujours ivre », disait Baudelaire, priez, récitez des mantras, faites des pommades et des confitures, respirez, apprenez enfin à respirer, faites du yoga, ou du qi gong, ou du tantra, faites l’amour, et puis jouez, jouez à n’importe quoi, à ni oui ni non, à saute-mouton, à la corde à sauter, à chat perché, à la marelle ou aux billes, cultivez la joie, allez à la conquête de votre être intérieur, aimez-le, ou alors mieux, transformez-vous en papillon et faites entrer ce papillon en vous, inventez des histoires et récitez-les à vos enfants, invitez vos voisins, cuisinez, indien, africain et italien, séparément ou tout à la fois, construisez des ponts ou des cabanes à oiseaux, apprenez le nom des fleurs, donnez-leur un prénom à chacune d’elle, faites des tours de magie et de passe-passe, fêtez Noël le 1er août, déguisez-vous, et chantez si vous voulez, à vous faire exploser la tête, mais sans en faire un art, sans en faire toute une histoire, ou seulement pour toucher la lune, dansez dans votre salon, faites des culbutes ou des châteaux de sable, faites des mots croisés, apprenez une nouvelle langue, partagez vos affaires, donnez vos habits, allégez-vous du poids de toute matérialité, donnez un peu à de bonnes œuvres, donnez de votre temps, de votre personne, ne vous limitez en aucune sorte en la matière, si possible ne comptez pas, ou seulement vos amis, invitez votre famille et parlez de vos ancêtres communs, et puis pardonnez, à vous-même comme aux autres.
Vous verrez alors combien la notion de paraître et de briller s’éloigneront naturellement de vous. Et combien l’horrible fardeau du temps ainsi que le poids de toute peur et de toute chose ne vous feront plus pencher vers la terre. Vous verrez alors revenir le temps d’une paix et d’une lumière que l’art nous donnait à voir du temps où il avait encore un sens, mais qu’il a perdu dès lors qu’on a sacrifié son essence pour en faire un veau d’or et de paillettes.