Le temps des révolutions

19 juillet 2021

(PAR MIQUEL DE PALOL)

 

Durant deux cents ans, la civilisation occidentale a vécu dans l’illusion de la propriété privée, du bien-être et de la démocratie. Illusion dans tous les sens du terme, parce que durant cette période il y a eu des atrocités inouïes, non par les faits en eux-mêmes, parce que des révoltes, de la barbarie, des génocides et des exterminations collectives, l’Histoire en regorge, mais en raison de la dimension mondiale et du nombre de victimes. Le rêve de la citoyenneté propriétaire de son patrimoine matériel et spirituel a duré de 1789 à 1989. Deux dates emblématiques, séparées par exactement deux siècles, durant lesquels le principal mécanisme de changement a été la révolution de la majorité pauvre et individuellement insignifiante par rapport à la minorité riche, qui gère les ressources et l’information, c’est-à-dire le pouvoir. En 1789 et en 1917, le peuple savait qui décidait et qui commandait et il savait, au moins dans l’immédiat, qui guillotiner ou fusiller pour un changement radical. La durée et la consistance du changement seront pourtant moins efficaces que prévu.

L’actuelle distribution planétaire de la propriété et des bénéfices ressemble furieusement à la France de 1789, date mentionnée pour la troisième fois. Pourquoi n’y a-t-il pas alors une révolution mondiale ? Pourquoi l’immense majorité ne se révolte-t-elle pas contre un pouvoir établi plus invasif et oppresseur que jamais, bien que sous des apparences apparemment plus suaves ? Il y a deux facteurs importants à relever. La classe ouvrière, le prolétariat d’il y a cent ans, n’avait en ces temps-là qu’une seule subdivision, entre les paysans de la campagne et les ouvriers de la ville (la faux et le marteau des communistes). Aujourd’hui, le pouvoir a eu l’habileté de fragmenter les opprimés, et il s’avère impossible d’avoir une conscience de classe collective qui se coordonner et agisse de façon unie. Les classes sociales sont une masse à l’intérieur de laquelle les voisins ont tendance à se voir comme des adversaires plutôt que comme des alliés. En parallèle, le pouvoir s’est comme estompé : on ne sait plus qui le détient. En son temps, tout le monde connaissait la signification et les conséquences de décapiter Louis XVI, de fusiller Nicolas II. Mais maintenant, où est l’ennemi à abattre ? On le voit, les présidents de gouvernement et chefs d’Etat ne sont plus ceux qui prennent les décisions, même si formellement ils le font. Ils ne sont plus propriétaires, mais locataires. Qui sont les véritables propriétaires ? Les Bill Gates, Bezos, Soros, Musk, Slim, certains Chinois, certains Russes ? Les patrons des compagnies pétrolières et des ressources énergétiques, les patrons des grandes corporations de l’information ? Le chat échaudé perçoit que même ceux-là ne sont pas ceux qui véritablement festoient, parce que l’on sait encore qui ils sont et où ils vivent. Les véritables chefs sont cachés là où jamais personne ne les trouvera.

Il y a longtemps, les vieux disaient, « si cela continue ainsi, viendra le temps où… (etc) ». On ne l’entend plus dire. L’heure de la grande absurdité et du renversement des garanties civiles est maintenant venue. Et personne ne sait comment arranger cela, parce que personne ne sait plus exactement ce qu’il faut arranger.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

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